jeudi 26 novembre 2009

L'enfant qui ne savait plus rien


Le chemin de l'école... ( Source: Google Streets )



Sur le chemin de l’école, quand je venais tout juste d’avoir 6 ans, je me suis mis à avoir terriblement peur, et honte de moi, sans en rien comprendre, si ce n’est des envies sexuelles qui surgissaient, parfois, pour un petit copain qui voulait bien de moi comme ami – je lui en ai été reconnaissant pendant des années ! Sa mère avait un jour appelé à la maison pour ce que j’ai cru être une dénonciation et j’ai hurlé à ma mère, avant même qu’elle n’ait le temps de me dire quoi que ce soit : « C’est même pas vrai ! » C’était vrai, mais la mère de l’autre n’appelait pas pour m’accuser, elle ne savait rien de ce que je désirais. «  Elle demande simplement que tu n’ailles pas si tôt le matin chercher ton ami, c’est tout. » C’était tôt le matin que je l’avais vu en slip blanc, que le désir avait surgi, avec force, et que j’en avais été bouleversé.

Il y avait, sur ce même chemin de l’école, ( rue Père-Marquette, à Québec, ) un Frère des Écoles chrétiennes, maigre comme un clou, roux, pomme d’Adam proéminente, mains squelettiques, odeurs suspectes d’un homme mal lavé qui puait parfois l’urine ; il enseignait à l’école que fréquentait mon frère aîné, une école de grands. Le Frère venait me parler tous les midis, quand je retournais à l’école après dîner : dès qu’il m’apercevait, il accourait, se postant sur le trottoir de telle sorte que je ne puisse l’éviter.  Derrière lui, il y avait la cour de l’école, les cris des ados qui jouaient au ballon, les culottes courtes,  la rage de gagner, la haine des perdants, des lâches, des mous. « Comment tu t’appelles ? », me demandait le Frère. Je ne me rappelle pas lui avoir jamais répondu. Il ignorait ma timidité et mon embarras, cherchait manifestement à me séduire, me proposait d’entrer dans son école pour aller voir – ce que je n’ai jamais fait. J’en ai parlé à ma mère, et c’en est resté là. Tout cela – le copain, l’envie sexuelle, le Frère, l’invitation implicite à un crime potentiellement dévastateur, la surprise que ça m’arrive à moi, à moi à qui on demandait parfois : « Es-tu un garçon ou une fille ? Parfois, on est pas bien certain, quand les enfants sont petits », tout cela est arrivé en même temps, au même printemps. J’étais un petit bonhomme, tout seul sur la rue, qui venait tout juste d’avoir 6 ans. Il n’y avait même pas un an que s’était passée la mésaventure fantasmée avec mon père, au chalet, l’été précédent. Je ne faisais aucun lien entre toutes ces choses, bien évidemment ; j’étais déjà très mal pris avec cette peur, cette honte insensée qui m’excluait, à jamais, du monde des grands qui jouaient, à la vie à la mort, au ballon dans la cour de l’école, derrière le Frère et devant moi.  « Plus tard, tu vas venir étudier ici », m’avait-t-il dit. Je me suis mis à saboter mon avenir, qui ne pouvait pas être cet avenir-là. J’étais égaré. Le choc – le traumatisme - ne s’est pas produit sur le chemin de l’école, mais il s’est réalisé sur ce chemin de l’école. J’ai essayé d’en parler à ma mère. J’ai mal fait, en larmes, et mentant sur ce que j’éprouvais réellement. J’ai dû apprendre à survivre autrement.

Séquelle de ce printemps de mes 6 ans, je suis devenu convaincu qu’aucune personne ne voulait, ne tolérait même que je me nomme, condition incontournable pour que je puisse continuer d’exister, invisible et en paix. Je ne pouvais pas me nommer, je ne pouvais pas dire mon nom, à qui que ce soit, et encore moins le montrer; je ne pouvais pas dire mon nom parce que je ne pouvais pas savoir celui de l'autre, qui me l’interdisait, comme il s’interdisait de se lier à moi, et d’être concerné par la nature ambiguë, honteuse de mon identité et de mon histoire. Nommer quelqu'un, c'était le solliciter, et c'était implicitement présumer de son désir d'aller vers moi, de s'identifier à moi. Je risquais ma vie si je faisais cela. Je risquais la dénonciation. Je risquais la police. Je risquais la mort. Il m’arrive encore, souvent, de penser que j’ai été vraiment menacé: « Ne m’appelle pas, ne prononce jamais mon nom, je ne veux pas que tu puisses savoir et te souvenir de mon nom, je ne veux pas que tu puisses penser que tu pourrais même me nommer. Si tu m'ignores totalement, si tu restes seul, si tu m’oublies totalement, je ne te tuerai pas. »

Tout cela est bel et bien entré dans ma tête. D’une manière très violente. J'ai cru que jamais plus je ne pourrais échanger avec quelqu'un.  J’ai supposé que ne pourrais jamais plus mélanger mon identité avec celle d’un autre. Apprendre, imiter, désirer, tout cela devenait impossible. J'étais condamné, parce que corrompu, vicieux, mauvais, inverti, anormal, à la neutralité et au silence. Je devenais radicalement sans nom, sans identité, sans appartenance, plein d'hostilité contre qui voudrait entrer dans mon monde intérieur. Qui j’étais devait rester complètement caché, ignoré, et je devais agir en faisant semblant de rien, sans rien demander, sans me lier, sans partager, sans impliquer qui que ce soit dans la catastrophe honteuse qu’était devenue ma vie, et dont je me croyais le seul responsable. J'étais mauvais, et pour continuer à vivre, je devais le reconnaître, me taire, ne plus jamais rien espérer, et faire mon deuil de ma vie à jamais ratée. J’étais seul, j’étais désormais amnésique ; la nuit, je rêvais que monté sur des patins à roulettes, je perdais tout contrôle de moi, et que je me précipitais dans le vide, le corps paralysé, incapable même de crier d’horreur.

lundi 23 novembre 2009

Cool !





Quoiqu’il en soit des histoires d’horreur que je raconte – et que je continuerai de raconter – sur ce blog, récits de vie qui sont nécessaires, qui me libèrent et qui me font grand bien quand je les écris, il y a  souvent des moments de bonheur dans ma vie – heureusement ! C’est bien sûr avec les personnes qui me sont les plus chères que je les vis. Comme tout le monde, j’imagine. Mais là, cas d’exception, ils ont tous accepté que je publie cette photo, prise samedi soir dernier, au resto, à Longueuil – une fois n’est pas coutume… Il y avait là André, le grand ami de toujours, Raymond le chaleureux que tout le monde aime, LeChum fin comme personne et son homonyme, l’autre Jean-Marc, toujours soucieux de ses semblables, et qui n’a pas manqué, parfois, de m’aider grandement, Victor, qui a inspiré bien malgré lui, parce que j’adore son prénom, le nom de mon chien, et le blogueur en plein centre et souriant de toutes ses dents !

Le repas était pas mal – dira-t-on l’estomac solide et le cœur sur la main. : -)

Il y a beaucoup de… hum… relations croisées dans ce groupe, mais je me passerai du plaisir de signaler lesquelles ! ( Ça pourrait faire l’objet d’un concours… )

C’était un beau samedi soir ; on essaie de s’aimer beaucoup, tous, et généralement, on y arrive.

jeudi 19 novembre 2009

Chroniques parentales


Source de l'image: http://chezminette87.centerblog.net/rub-Fables-de-Jean-de-La-Fontaine--2.html



Je dédie ce texte à ma jeune sœur L., qui le mérite amplement, et qui de bien des manières, va s’y retrouver.


Ma mère souffrait de kleptomanie, de son propre aveu; elle en avait toutes les caractéristiques, et surtout cette trame essentielle de vie qu’était l’accumulation patiente et méthodique d’argent bien caché, dérobé à tout regard, petit magot dont elle niait sans cesse l’existence et qui devait rester ignoré du reste du monde : c’était dans ses chiffres qu’elle seule contrôlait que le magot se dissimulait et engraissait lentement, chiffres qu’elle alignait dans de grands cahiers de comptes, comme si elle avait eu à gérer une vaste entreprise ; pas un 10 cents ne s’envolait sans qu’elle en sache et note exactement le pourquoi, sans qu’elle ait mesuré l’inévitabilité de la dépense. Elle faisait des «oublis» commodes, bien sûr, quand ça l’arrangeait; et tout problème perdait le droit même d’exister quand il fallait, pour le régler, en raquer un peu :

-       Ça va s’arranger, disait-elle, ce qui voulait dire que ça s’arrangerait gratis.

Elle pensait que le commerce était essentiellement voleur, que tout coûtait trop cher, et que tout, donc, l’appauvrissait. De là vient qu'elle a pu déraper, et décider, en des circonstances particulières, de passer aux actes et de reprendre son dû dont on l’avait privé en d’autres occasions qu’elle seule connaissait. Pour ma mère, mêmes « les enfants coûtaient cher ». :

-       Tout le monde fait des erreurs, m’avait-elle dit sur la rue Saint-Jean, au printemps de mes trois ans, quand elle avait tenté de voler pour de vrai, et qu’elle avait refusé, en suppliant, de révéler son identité.

Elle venait tout juste d’accoucher de ma jeune sœur. Ce qui voulait dire que ce qui se divisait par trois se diviserait désormais par quatre. Les dépenses n’augmentaient jamais. Je me suis mis à maigrir, jusqu’à en être rachitique.

Mon père, l’unique salarié de la famille, prenait mal, bien sûr, ces remarques répétées sur notre pauvreté relative, sans cesse réaffirmée ; déjà qu’il pensait que son ouvrage était médiocre, lui qui avait d’abord été gérant d’un magasin d’électronique, et qui avait souhaité en devenir le propriétaire ; par dépit, il avait accepté un boulot avec l’armée, mal payé semblait-il, mais stable, sécurisant pour ma mère qui avait toujours peur de manquer, et qui n’aurait pu, jamais, se priver d’économiser pour rester en vie. Lui finit, à force de petits salaires navrants, par détester son travail. Un jour où je lui avais demandé de jouer avec ses outils, il me les avait prêtés de très mauvaise grâce, presque en colère ; quand je lui avais dit que je voulais, plus tard, « faire le même travail que lui », il m’avait répondu sèchement de faire n’importe quoi, sauf le métier d’électricien, m’avait tourné le dos et était sorti de la maison, dégoûté de lui et de la vie, comme si j’avais proféré une saleté le concernant. C’était un moment absolument dramatique pour un petit garçon d’à peine 5 ans, qui voulait simplement jouer avec les outils de son père. J’avais eu honte, je m’étais relevé, et j’avais laissé là ces jouets d’adulte si avilissants. Ma mère feignait de ne rien voir de tout ça. L’important, par dessus tout, c’était l’argent qui rentrait aux deux semaines, et l’économie qu'on pouvait en tirer. Elle n’eut jamais d’ambition pour mon père, pas même qu’il ait une franc dialogue avec son fiston.

-       Je ne peux quand même pas lui dire qu’il parle bien l’anglais ! m’avait-elle dit un jour de lui. Ma mère, elle, était parfaitement bilingue. Supériorité écrasante.

Jusqu’à sa retraite, dont il a à peine profité, mon père est resté à l’emploi de l’armée canadienne, dont il disait qu’elle discriminait même dans l’usage des toilettes. Humilié, dépouillé d’une véritable dignité, sans autonomie véritable, doté d’une autorité familiale parfaitement factice, mon père sombra dans une dépression de plus en plus noire, et parfois délirante, quand il affirmait, par exemple, qu’il y avait un extra-terrestre qui travaillait au même endroit que lui, qui dînait même avec lui.

-       Il mange quoi comme dîner ?, avait demandé ma jeune sœur exaspérée.

On en a ri longtemps. François Péraldi avait été plus féroce encore, parlant parfois de mon père « qui voyait des petits bonhommes verts », un pauvre type, dans tous les sens du mot. Mais au fond, qu’y avait-il de si terrible à ce que mon père bombe le torse devant sa femme, ma mère, qui elle lisait et communiquait avec les médiums, et parlait aux esprits ? Le fait est que ma mère délirait avec classe, en y mettant jusque ce qu’il fallait de forme crédible; mon père, lui, délirait sans culture et mentait sans talent pour s’inventer une importance peu crédible avec un narcissisme aussi écorché. Plus les années passaient, plus il était seul, isolé dans sa propre famille. Il a longtemps hurlé sa colère, gigantesque, en apparence disproportionnée avec la réalité, mais il a finalement cessé de parler, a sombré dans la démence, et s’est éteint, jeune encore, sa famille autour de lui, d’une injection de morphine qui ressemblait à un assassinat collectif. Mon frère lui disait de « regarder vers la Lumière ». Qu’allait-il y voir ? Une grosse job ? Des tas de fric ? Un petit garçon terrorisé par son père, et qui aurait pu être tout aussi bien mon père que moi ? La veille de sa mort, ma sœur aînée avait soupiré :

-       C’est donc bien long !

Je doute que mon père ait eu le sentiment de combler qui que ce soit pendant tout ce temps trop long qu’a duré sa vie. De toute évidence, pas ma mère, en tout cas, qui n’avait de cesse d’envier ses deux sœurs bien mariées, entendons avec des talons de chèque imposants. De sorte qu’elle s’est comblée en se privant, sans relâche, et en privant autour d’elle. Dans un pareil entour, l’amour parental était pour le moins filtré.

Que j'ai été profondément marqué par ça, c'est incontestable. J’ai appris difficilement à aimer sans colère.

-       On ne peut pas donner ce qu’on n’a pas reçu, m’a dit un jour Péraldi. Thomas Lebeau pensait là-dessus la même chose, et c’est d’une évidence immédiate.

Je suis, me dit mon Chum, « hypersensible », ce qu’il ne comprend pas comme une qualité enviable, ou agréable à vivre. Je sais aussi que je lutte toujours contre cette pulsion de vol qui m’est étrangère, et en même temps m'habite, sinon m’oblige. Dans les magasins, je veux qu’on ouvre mes sacs, je me laisserais fouiller les poches et me mettre à nu; je préfère et de beaucoup me servir d’argent comptant, et je me suppose, profondément, sans désir d'objets ( ni d'ailleurs de « qualités » ), et donc sans désir d'acheter ( ou « d'aimer », ou de « posséder ».) J'ai désiré me venger contre la privation affective, et je l'ai fait contre ma jeune sœur L., et contre plusieurs de mes ex-chums. Péraldi me disait que je craignais pourtant de voler, parce qu'inconsciemment je souhaitais être pris en flagrant délit et puni pour pouvoir nommer, décharger et libérer une angoisse et un besoin considérables. Mais ce qui bloque, c’est que je me rappelle les cris de ma mère quand elle a été prise sur le fait d’un vol à l’étalage; c’est plus encore que j’ai promis de me taire ; c’est que mon père n’a jamais voulu voir son entourage familial tel qu’il était, écrasé par sa femme prétendument trop parfaite, et jamais satisfaite de son salaire de misère.

Je redoutais toujours ma mère. Si quelqu'un la blessait, surtout sur ses fantasmes de toute-puissance ou sur son avarice, il y avait toujours à craindre de ses réactions de défense. Elle aurait pu me dire, pleine de rage: « et toi, tu penses que t'es mieux? » C’était si facile de déblatérer contre moi, de me dénoncer, de m’humilier. J'ai toujours eu peur de sa fureur. J'ai toujours aussi redouté sa capacité de camoufler, en divisant pour régner, ce qui a certainement contribué à éloigner mon père de moi, et à rendre « illégales », dangereuses et violemment interdites toutes relations entre nous. J'avais 4 ans, 5 ans...

-       Votre mère vous a peut-être séparé de votre père : exact, Dr Péraldi, mais pas pour les bonnes raisons.

Là-dessus, certains de mes rêves disent les choses telles qu’elles ont été, telles qu’elles furent dans toute leur nudité. Quand je rêve par exemple que mon père, dans ma chambre, va toucher mes organes génitaux, que ma mère surveille derrière la porte, dans l'angle de la porte, et que je vois son œil qui épie, j'ai longtemps pensé que j’avais peur qu'elle découvre une concurrence sexuelle inadmissible pour elle; bien sûr que non, je suis au contraire certain qu'elle n'a rien vu. Si elle avait su la réalité de ces échanges sexuels, cela aurait provoqué l'éveil brutal de ses frustrations et de ses désirs inutilement remplacés par l’avidité, et cela l'aurait détruite, radicalement détruite. Mais le sens le plus vrai de ces rêves, de ce rêve en particulier, c'est qu'elle est aux aguets sur ce que je pourrais dire à mon père, qu'elle surveille ce que je pourrais ressentir pour mon père, qu'elle a peur de ce je pourrais, moi, révéler, et qu'elle me menace d’affreuses représailles si j'en dis trop. J'ai bien évidemment préféré la soumission sexuelle et la honte solitaire, absurde, à des révélations ou à de l'affection qui auraient fatalement discrédité ma mère. « Papa, maman est une voleuse, papa, maman a volé, devant moi... » C'est pour ça qu’elle nous a séparés, isolés l’un de l’autre, et rejetés vers la nuit. C'est pour ne rien révéler que je me suis soumis. C'est pour ne rien dire que j'ai par la suite nié totalement toute complicité sexuelle entre mon père, mon frère et moi. J'étais programmé par ma mère. J’avais peur d’elle. Je me sentais seul devant elle. Et j’ignorais, évidemment, à 5 ans, le sens du mot « manipulation ». Elle m’a fait taire ; elle m’a privé juste assez pour prolonger la dépendance, la peur et l'intense culpabilité. Quand j'essaie de regagner de l’amour perdu, j'essaie de regagner l'amour de mon père, et de mon frère, mais c’est en vain, parce que c’est là aussi chargé d’un crime dont ma mère est à la fois innocente et pourtant bel et bien initiatrice. La vérité est difficile. On a tous été joués. Le deuil d’une illusion grotesque, d’une famille parfaite, est terriblement difficile à faire. C’est ma mère, en fait, qui a tué la poule aux œufs d’or.

jeudi 12 novembre 2009

« Out of band »



Miro, Nu debout, 1918, New-York, Pierre Matisse Gallery

« Je prends connaissance et conscience, à nouveau, de toute mon histoire, et je vois bien que le « vol » est isolé du reste, qu'incroyablement, scandaleusement, il a gâché ma vie, tout bloqué, et que je suis resté seul avec ça, sans explication, abandonné et terrorisé. Terrorisé à l'idée de dévoiler, terrorisé à l'idée de m'identifier, terrorisé par cette obligation fatale d’être moi-même un voleur, par cette peur panique de voler.
Je sais que j'ai refusé de m'identifier à mon père, et que malgré tout l’angoisse sexuelle m’habite, me stimule, me ronge et me détruit. Pourquoi ai-je échoué à ne pas m'identifier à ma mère, alors que malgré tout je me sens inévitablement voleur, et perpétuellement soupçonné de vol ? Et elle, comment fait-elle pour ne pas se sentir coupable? Elle fouille constamment dans la vie des autres; elle passe des commentaires désobligeants; elle moralise; elle « donne ordre »; elle se sent supérieure; elle se sent intelligente; elle se croit admirée; elle se croit « tête d'homme sur corps de femme »; mais comment fait-elle donc pour ne pas se sentir coupable ? A-t-elle des limites ? »

J’ai écrit ces quelques lignes en 1998. Je viens tout juste de les relire. C’était nécessaire que je le fasse, il y aura bientôt, peut-être, un nouvel ordinateur, et il faut rendre compatibles des textes personnels qui autrement seraient perdus…

Ces lignes me sidèrent, et m’étonnent ; j’avais complètement oublié cette question que je posais parfois au Dr Péraldi : « comment se fait-il qu’elle ne se sente coupable de rien » ? Je ne savais trop ce que ça signifiait à l’époque, sinon que dans les rêves où ma mère entrait en scène, elle se révélait capable de tout, totalement immorale, et radicalement indifférente au sort des autres. Il me semblait parfois que c’était bel et bien la réalité de ma mère, de ma vraie mère, de celle qui ne se laissait guider que par ses envies, et au diable les autres; quelque chose comme un monstre tout-puissant et pervers, dont il fallait toujours redouter les paroles et les gestes qui allaient faire honte, humilier ses proches, et nous chasser de la communauté. « Out of band », s’était-elle fait dire un jour ; j’avais 17 ans, je n’ai jamais oublié, c’était inquiétant d’avoir une mère « out of band » et qui risquait de se venger – contre moi, le maigrichon si peu viril, si soumis qu’on pouvait taper dessus sans danger qu’il résiste. Il y avait des arguments si terribles à utiliser contre moi, et il est arrivé, parfois, qu’elle s’en serve, disons, à la périphérie des choses.

Bien sûr que tout cela est anecdotique, et n’a rien à voir avec la réalité quotidienne. Ma mère, comme toutes les mères, était une excellente mère, incroyablement dévouée aux autres et à ses enfants, élevée pour ça du reste, et de ça elle en était parfaitement consciente – et pas toujours heureuse. Mais, en refoulant le vol de chez Simard&Voyer, en justifiant sa kleptomanie, en m’obligeant à me taire et à oublier ce qui avait pourtant provoqué des cris, des larmes, et un retour honteux à la maison, ma mère allait m’imprégner pour longtemps de sa culpabilité et laisser grandir, dans mon cerveau, un double d’elle-même absolument monstrueux auquel je me suis bien davantage identifié qu’à ma bonne mère. Et ce qui m’étonne ici, c’est qu’en 1998, dans un texte que je n’écrivais que pour moi-même, pour voir clair en moi, j’avais été tout d’un coup si lucide, alors que l’immense majorité de ces textes tournent en rond, enfermés dans une cellule de prison sans issue, marmonnant sans cesse les mêmes propos incohérents, impuissants à se souvenir, et donc à se libérer.

L’inconscient est bel et bien comme un double fantomatique qui a son existence propre. Pas étonnant que les enfants aient si facilement peur des fantômes : ils existent pour de vrai.

mardi 10 novembre 2009

François Péraldi






J’ai déjà écrit ici que la mort prématurée de François Péraldi m’avait beaucoup, et longtemps affecté. Durant les derniers mois de sa vie, il persistait toujours et encore à me recevoir quatre fois par semaine, défiant sa mort prochaine, j’imagine, à laquelle, ça j’en suis certain, il ne donnait aucune autre signification que la mort en elle-même - encore qu’il m’ait fait comprendre qu’elle pouvait être parfois désirée, érotisée, incarnée, comme c’était manifestement le cas dans certains de mes rêves.

Mais comme il était un humaniste au sens fort du terme, et à gauche, ça je l’ai compris ( et entendu ! ) quelques fois, il a donc voulu faire ce qu’il a pu tant qu’il a vécu, croyant certainement jusqu’au dernier moment qu’il pouvait m’aider à vivre mieux, sans souffrir inutilement, tout en amplifiant, dans le processus même de la « guérison » (un mot, je crois, qu’il n’aimait pas beaucoup), la libération du désir terrifié que j’avais des autres et l’envie timide que j'avais d’être un homme de justice et de bien. C’est à lui, un jour, que j’avais confié : « au fond, je suis phobique aux êtres humains »; mais lui n’avait peur de personne, et ne se gênait pas pour me le dire si nécessaire, en séance bien sûr, ce qui heurtait ma peur d’être libre, et singulièrement libre de dire ce qu’il fallait dire du passé et d’agir en conséquence. Je n’avais pas de difficulté théorique avec le principe du plaisir ; j’avais cependant beaucoup de difficulté à vivre dans le plaisir, parce que le bonheur d’exister ne se réalise que dans la liberté elle-même. Je reconnais que le Dr Péraldi ne m’a pas guéri complètement de mon angoisse d’être un homme libre, mais je vis certainement mieux grâce à lui, moins défiguré par un sur-moi écrasant dont parfois il rigolait gentiment, le sarcasme ne visant que l’autorité étouffante et ( je risque le mot ! ) castrante. Il m’a dit un jour : « La castration est partout dans votre histoire » - ce qu’on peut difficilement nier quand on a même peur du son de sa propre voix parmi les autres, et surtout des autres en combat. C’est avec lui, aussi, que j’ai compris le désastre qu’est la perversion du plaisir dans l’apprentissage de soi. Il me disait là-dessus qu’il m’était arrivé « quelque chose de terrible », expression qui est restée d’usage constant entre lui et moi. Quelque chose de terrible, oui, parce que ça pervertit la vie, le joie, le plaisir, le désir et la sexualité, l’amour et l’engagement social, et que ça structure des phobies qui paralysent la liberté et ne singent de la sagesse que ce qu’elle a en fait de morbide. Là-dessus, je peux témoigner qu’il pouvait être cinglant, qualifiant d’aliénation ce qu’attendait de moi mon « imbécile » de père et ma « voleuse » de mère. M. Péraldi, je crois, ne distinguait pas la psychanalyse de la révolution, personnelle autant que sociale ; j’avais encore beaucoup à apprendre de lui là-dessus, à commencer par le courage, et le goût du travail bien fait.


Durant les derniers mois de la psychanalyse, je le voyais maigrir à vue d’œil, malgré la barbe qu’il s’était laissé pousser, et malgré le vaste poncho qui le recouvrait des épaules jusqu’aux pieds. Il n’en conservait pas moins son acuité, son écoute, sa franchise, et même la chaleur de son accueil. Je l’attendais dans le salon, le temps de fumer une cigarette ou deux. J’adorais cette attente, ces 10 ou 15 minutes qui précédaient la séance, et où, forcément, je pénétrais pour de vrai dans le rapport intime que j’allais avoir avec lui par la suite. Cette attente, ça a été en fait ma première leçon de plaisir. Jamais je n’ai regardé qui me précédait, qui me suivait ; ça n’avait, avec le temps, aucune importance ; ne comptait que mon rapport avec lui, comme si je n’avais été que son seul patient. Cet égoïsme, je le sais maintenant, est essentiel à la psychanalyse, sinon, on ne dit rien, on ne rencontre personne, et surtout, on ne se rencontre certes pas soi-même. A-t-il pensé que je voulais réellement coucher avec lui ? J’en ai rêvé si souvent, et je racontais ces rêves-là comme les autres, bien entendu. Quoiqu’il en soit, c’étaient invariablement des rêves sales, dégradants, dégoûtants, visqueux et faut-il s’en surprendre en psychanalyse, « oraux ». Il m’a dit un jour douter qu’il y ait eu sexualité explicite entre mon père et moi. J’avais la nuit suivante fait un rêve fleuve, qui racontait un enlèvement d’enfant, par un homme inconnu, en voiture noire, un enfant par la suite sucé et sodomisé, en nulle part reconnaissable, une nuit, sans plaisir ni peur, un inconnu qui était venu chercher l’enfant chez moi, au pied de l’escalier de la maison de mon enfance, rue Cartier, Québec. « Votre rêve est une réponse lapidaire à ce que je vous ai dit lors de la séance d’hier. » Je l’ai fait répéter : « une réponse entendue ».

J’ai rencontré M. Péraldi une dernière fois un vendredi de février, à midi, la seule plage horaire qui n’avait jamais varié depuis le début de l’analyse. « Je ne vous verrai pas la semaine prochaine, je vais prendre un congé ». Il y avait sur la table, à gauche du divan, où je déposais parfois l’argent liquide avec lequel je payais les séances, mes cahiers de notes que je lui avais prêtés, à sa demande. La semaine suivante, il m’a rappelé pour me dire qu’il prenait une deuxième semaine de congé. Début mars, le 8 je crois, il m’a téléphoné pour m’annoncer que nous devions arrêter l’analyse, mais que peut-être en mai ou en juin… Je lui ai dit : « C’est une catastrophe pour vous et pour moi ». Il m’a répondu : « Venez me voir dans les jours qui viennent, vous savez où je demeure, évidemment ». Je regrette encore de ne pas l’avoir fait. Je l’aimais. Et il me proposait là de concrétiser, avec lui, un geste de liberté à l’encontre de tous les interdits – et de ma banale timidité. J’ai raté là quelque chose d’important, sacrifiant ma liberté et  l’affection que j’avais pour lui à ma peur, toujours vive malgré tout, de toute intimité avec des représentations paternelles, et avec l’espèce humaine par filiation.

Un mardi matin, 25 mars, je recevais un appel d’un homme m’annonçant la  mort de François Péraldi, le dimanche précédent, en fin de journée. « Il a fait une liste des gens à appeler, votre nom était sur cette liste. Il n’y aura pas de funérailles. » C’était tout. Je me suis rendu au travail, comme d’habitude, et  j’étais en classe l’après-midi de ce mardi-là. Et si vivre ce deuil seul a été douloureux, c’est de ne pouvoir exprimer quelque reconnaissance que ce soit à ses proches qui a été, et de loin, le plus difficile, puisqu’à lui-même, je n’avais jamais dit merci.

Merci, Monsieur Péraldi.

jeudi 5 novembre 2009

Honte



Goya, Saturne, Musée du Prado







C’est à Val-Saint-Michel, tout près de Québec. La rivière (quelle rivière ?) coule tout à côté du chalet que mes parents louent pour l’été. On peut se baigner là, et pêcher, et faire de la chaloupe, mais cette journée-là, en fin d’après-midi, probablement au moment où mon père vient tout juste de rentrer du travail, on va en famille se baigner à une plage publique toute proche. Sont construites là, je me rappelle, des toilettes communes qui me font peur, qui sont humides et sales, édifiées sur un plancher de ciment toujours détrempé et puant, munies de quelques cabines aux portes de bois verni. Il faut parfois aller dans ce lieu dégoûtant, et c’est mon père qui m’y amène… Mais la plage est belle, sablonneuse, la rivière un peu plus large et profonde qu’ailleurs. Quant à prendre un bain de fin d’après-midi encore chaude, mon père devait préférer le prendre là. Et ce soir-là, ma mère avait préparé un pique-nique exprès pour cette plage, cette occasion, cette belle soirée.

Avant de s’y rendre, j’attends dehors, devant le chalet. Il y a, juste devant moi, quelques marches d’escalier qui mènent à la porte principale. J’ai 5 ans, 5 ans depuis quatre mois. La porte s’ouvre, mon père surgit du chalet ; il rigole, il parle à quelqu’un, la tête tournée vers l’arrière, vers ma mère probablement qui tarde encore à l’intérieur. Ma petite sœur est tranquille, elle a deux ans et demi, elle se tient à l’écart, à ma droite, assez loin de moi, complètement étrangère à la transe qui va m’envahir; elle attend elle aussi le moment du départ, l’expédition toute spéciale vers cette petite plage où nous n’allons que rarement. Mon père ne me voit pas le voir, ne remarque rien d’alarmant. Je peux donc le regarder sans danger de me faire surprendre, et à ce moment précis, nous sommes effectivement seuls, lui et moi, pendant quelques instants… Il est en maillot de bain ( rouge ? je crois, oui, ) aussi bien dire presque nu, et je suis soudainement inondé de désir, d’excitation sexuelle anticipée, c’est presque rageur, c’est libre, c’est sensuel, c’est pervers, et c’est aussi cru que vrai. Mon fantasme évolue vite, j’en suis déjà à planifier l’aventure, à la proposer à mon père, dans sa chambre à coucher, à mon père qui va dire oui, parce que c’est hardi, que c’est rieur, que c’est amoureux ; il faudrait que ma mère et ma sœur disparaissent, pour que nous deux, mon père et moi, on puisse avoir un vrai plaisir, celui qui nous fait jouir vraiment, tous les deux, dans son lit, lui couché sur le dos, moi les fesses posées sur son sexe, et mes mains courant tout partout sur son corps… Et puis soudain, soudain, c’est la mort.

L’angoisse me submerge comme une secousse sismique qui remonte violemment des pieds à la tête. Je suis pris dans un remous, terrifié, emporté par l’abomination ; j’ai trahi un secret du simple fait d’y penser, parce que mon père s’est montré nu, et que je sais comment m’y prendre pour l’exciter. Je me suis rappelé quelque chose qui s’est passée, et plus d’une fois. J’ai ressenti à nouveau l’excitation dans mon corps, mes mains, mon sexe, et j’ai voulu recommencer.  Et je me rappelle tout aussitôt que ça m’est interdit d’y penser, sans même rien dire ni rien montrer, et voilà maintenant que je sais, et que je ne dois rien faire qui puisse laisser penser que… Je suis en danger, j’ai peur, j’ai honte, j’ai le ventre qui me fait mal et j’ai la nausée, je me dégoûte, je deviens irréel et dément, je n’ai plus de sang ni de peau, je suis condamné à mort parce que je dois nécessairement me tuer, en tout cas fatalement m’isoler, c’est le châtiment promis aux petits vicieux. Tout se disloque autour de moi, c’est la solitude inévitable, la chute dans le vide, l’exil dans la terre de Cain, c’est l’abandon et c’est le mépris. Qui va m’aimer, qui va me nourrir ? J’ai failli révéler quelque chose, renverser l’ordre des choses, et déchainer la haine ; j’ai failli parler de ces choses qui se passent quand il fait noir et qu’on fait semblant de dormir, ou qu’on fixe le mur devant soi, où il y a, accroché, le dessin d’une carte, la Chine, un sourire sous des yeux bridés dessiné dessus… Je suis horriblement seul avec cette tare, cette envie de débauche qui me dégrade à jamais. La tristesse m’ensevelit, je regarde par terre, puis de côté, vers la rivière. Comment ai-je pu oser ? Je suis mort désormais. J’ai honte de moi. Je ne vaux plus rien. Dorénavant, au jour le jour, toute vie éteinte, c’est la survie qui commence. Et le danger, effroyable, que le désir surgisse à nouveau, et qu’il faille me tuer pour de vrai. Et je n’ai que 5 ans et quatre mois.

Quelques années plus tard, je lisais, les yeux exorbités, le récit du viol par Léopold Dion d’un petit garçon qui avait, disait-il, fait tout ça en riant. Léopold Dion l’avait ensuite tué. J’avais tout compris, les gestes, la jouissance, la mort, le soulagement, le rachat. On parlait déjà, à Québec, de sanctifier la petite victime – et d’autres, du reste, il en avait tué quatre, Moi je n’étais pas mort, je survivais ; je faisais le malade, et je fuguais tout le temps ; j’étais invisible, et je ne parlais jamais. Je ne jouissais pas, et personne ne me tuait. Je n’existais pas, j’étais seul, sauf avec ma jeune sœur avec qui je jouais beaucoup, parce qu’elle, elle avait la paix. J'ai mis en vérité peu de temps à comprendre que je lui en voulais terriblement pour ça, que je lui en voulais d’avoir été présente cette journée-là, au chalet, l’été de mes cinq ans, et de n’avoir rien vu ni su de ce qui se vivait pourtant devant elle, dans ma tête et ma ressouvenance. Elle avait continué à s’amuser comme si de rien n’était. Ma mère l’adorait. Elle avait deux ans et demi, elle était saine et propre, et moi, à peine plus vieux, je me savais désormais sale et dépravé, jaloux d’une petite fille trop mignonne qui pouvait, sans peine, aller vers les bras qui se tendaient si facilement vers elle.

Trente ans plus tard, je marchais avec ma mère le long du Fleuve. J’étais malade, je posais des questions sur ma petite enfance, je cherchais à comprendre. Ma mère m’a d’abord dit que j’étais un bon garçon, sans problème, un bon fils, qui allait bien à l’école. Et puis, elle s’est ravisée, et m’a dit : « Tu étais très jaloux, ça oui je me rappelle, jaloux surtout contre L, que tu piquais sans cesse, que tu attaquais, que tu frappais. J’ai dû t’arrêter souvent, te dire une fois de ne pas penser qu’à toi, de penser aux autres aussi, et que tu pouvais leur faire du mal. »

Leur faire du mal ? Lui faire du mal ! Ma détresse et ma rage, c’est ma jeune sœur qui en a servi d’adjuvant. Ailleurs, face au reste du monde, j’étais trop peureux pour m’y projeter – et m’y révéler. Et c’est en silence, souvent mal contrôlé, que j’ai laissé agir ma haine contre mon père.

( Il s'agit ici de la réédition d’un texte publié le 26 avril dernier, texte que j’ai revu, beaucoup augmenté et précisé, comme c’était nécessaire ; j’avance ; il s’agit, je crois, d’un des textes les plus importants que j’ai écrits depuis le début de ce blog. )



mardi 3 novembre 2009

Un homme, la nuit


Source: Google Maps



Je devais avoir 7 ou 8 ans quand une nuit, à l’Ile d’Orléans, mon frère s’est mis à hurler qu’il avait vu un homme dans la maison, un étranger, qui se déplaçait en silence, un chapeau enfoncé sur la tête. « Je l’ai vu, il est ici, il se cache ici » ! criait-il tout en pleurant. Il avait, lui, 13 ou 14 ans. Nous ne partagions pas, lui et moi, la même chambre, mais les quatre enfants dormaient à l’étage, mes parents au rez-de-chaussée. Ils s’étaient dépêchés de monter, bien sûr, éclairant toute la maison, fouillant tous les recoins, les fonds de placards, les dessous de lit, sondant les fenêtres, et puis mon père redescendant seul, inspectant la cuisine, le salon, scrutant même, du balcon arrière, le noir de la nuit, la lisière de la forêt…  Mon frère implorait toujours qu’on cherche encore, qu’il n’inventait rien, qu’il insistait avec raison, qu’il disait vrai: « Non, je ne rêvais pas, oui, il y a quelqu’un ici, dans la maison, il est monté en haut, il a un manteau, un chapeau, il se cache quelque part ici ! » J’étais resté au lit, mes sœurs aussi, on attendait le résultat de la fouille, mais je m’étais dit, sans l’ombre d’un doute, moi, un garçon de 7 ou 8 ans, dans la terreur de la nuit : il parle de notre père, ce fantôme c’est notre père, il a peur de notre père. Ça a été long pour tranquilliser mon frère. Il pleurait abondamment, profondément secoué, incrédule à toute parole d’apaisement. Mes parents l’ont assuré qu’ils avaient fouillé partout, tout vérifié, qu’il n’y avait aucun intrus dans la maison, et qu’il pouvait dormir. Les lumières se sont éteintes, nous nous sommes tous rendormis. J’imagine que mon frère a gardé les yeux ouverts, malgré tout, un bon moment.

On a parlé de l’incident pendant quelques jours. Mon frère s’obstinait sur ce qu’il avait vu, pleurant parfois qu’on mette sa parole en doute. Ma mère a fini par en rire. Mon frère a repris le chemin de la ferme du voisin, il y passait ses journées, et on a fini par oublier.

Une ou deux années plus tard, mon frère a de nouveau sauté les plombs, s’époumonant à appeler ma mère au secours derrière la porte d’entrée de la maison, rue Cartier, Québec: un intrus à chapeau enfoncé jusqu'aux yeux  essayait de s’introduire de force ; c’était le soir, il faisait déjà sombre, c’était un méchant à paletot long. Ma mère a accouru vers la porte d’entrée, et tous deux, mon frère et elle, se sont mis à pousser contre la porte que l’homme terrifiant, menaçant, tentait de forcer. L’homme criait : « C’est moi, c’est ton père, c’est Marcel ! Ouvrez-moi la porte, laissez-moi entrer ! » Évidemment que la porte s’est ouverte, et je revois encore mon frère braillant à chaudes larmes, affolé, la voix chevrotante pour dire à notre père: « Je ne vous avais pas reconnu. » Secouée, gênée aussi, ma mère était allée s’enfermer quelques minutes dans la salle de bains. Mon père errait dans la maison, humilié, en colère, fautif aussi, comme toujours lorsqu’on est accusé, comme toujours lorsqu’on a fait peur, et qu’on se dit : et si j’y étais pour quelque chose ?...


Je ne sais pas ce qu’a vécu mon frère pour avoir actualisé de pareilles angoisses, toutes deux anonymes, toutes deux nocturnes. Je sais ce que j’ai pensé, de ça je me rappelle très bien, comme si c’était hier : « Il nous fait tous peur, on a tous peur de lui. » Lui ne voulait ni faire peur, ni dégoûter d’ailleurs. Il avait le mauvais sort.  Il lui semblait, ce soir-là, qu’on ne voulait plus de lui chez lui. C’était certainement ce que je pensais sans le dire. Je me suis assis à la table, ma mère a fait le service, personne ne parlait plus; une sorte de crime venait d’être commis, et la mort rôdait, ce soir-là, autour de la table à dîner. 





vendredi 30 octobre 2009

Vers l'unité de soi




Source de l'image: Stéphan Beauvais, Mr Désordre, http://www.art-singulier.com/beauvais/beauvais1.htm





J’ai dit ici, parfois avec humour, à quel point l’humeur noire pouvait m’amener à tout laisser à la traine ou à remettre au lendemain, jusqu’à choisir de m’isoler plutôt que de me reprendre en main et de me ramasser un peu. Je suis, dans ces moments-là, très réellement fatigué, même si ça peut être exaspérant pour l’autre, quel qu’il soit, ami, collègue, ou chum. Et je comprends la réaction, puisque je me dis, la plupart du temps, que je ne suis qu’un paresseux, qu’un lâche, qu’un égoïste, et qu’un bon coup de pied au cul, parfois…   Ce sont pourtant là des formes de dysthymie, de dépression, de dissociation – ce qui témoigne au moins, puisque je le sais,  que j’ai fait de la longue thérapie, et avec constance, et avec ténacité ! Reste malgré tout que la pente douce de l’écrasement est toujours tentante. Quand on est malade, on se soigne, et pour se soigner, pourquoi ne pas se coucher – de jour ? Les enfants sont très tôt conscients de la tactique, et j’ai été faussement malade plus souvent qu’à mon tour. Le fait était que j’étais vraiment malade, mais pas du rhume que je prétendais. Il y avait un danger imaginaire que j’évitais - aujourd’hui, je dirais une phobie sociale, - et c’était là le but, éviter.

Je me suis souvent demandé, à ce propos, comment j’avais pu faire de longues études. Quand j’étais jeune, ma pensée était accaparée, souvent à plein temps, pour simplement survivre et durer, contrôler et cacher l’angoisse, prolonger le temps et l’existence, éviter le suicide, et me créer, par des rêves éveillés, une existence différente, pour m’y réfugier, longtemps, la nuit, engourdi par le sommeil en attente. J’ai survécu à la mort, je survis toujours à la mort, c’est mon combat principal, et de loin ; comment penser qu’il n’y a pas fatigue au bout du compte? Comment penser qu’il n’y a pas nécessité de se coucher, malade, pour se soigner ? Ça me rappelle encore François Péraldi qui me disait, un jour que je lui avouais me sentir mieux parce que j’avais un rhume, que « c’était bien connu que les douleurs physiques réduisaient les douleurs névrotiques ». J’ai retenu la remarque par cœur, tant elle m’avait paru vraie. Victimes de toutes sortes, écoutez-moi : il est normal de vouloir tout lâcher des exigences de la vie qui sont pour nous, trop souvent, sans plaisir; il est normal de se comporter en malade et d’aller se coucher, en plein jour, pour récupérer de la nuit de veille sans relâche, que Thomas Lebeau appelait de l’hyper-vigilence, qui peut être stimulée la nuit, si l’abus sexuel, par exemple, s’est produit naguère, et souvent, la nuit. C’est normal. Le problème, c’est que ça ne peut pas durer très longtemps, parce que ce qui guérit, normalement, en peu de temps, étouffe la pensée, empêche l’apprentissage, déstructure les relations sociales et tue la vie, si ça dure trop longtemps. Il faut donc risquer l’éveil pour surmonter ses phobies, il faut décrire ses phobies pour s’en départir, il faut  prendre conscience des ses défenses dissociatives pour s’en débarrasser, et il faut aller se coucher quand on est fatigués, temporairement, sans abandonner le combat. On ne peut pas toujours être dans son lieu sûr, ou plutôt, on devrait partout se sentir en lieu sûr, quand il n’y a aucun danger réel qui nous guette. ( Le « lieu sûr », c’est une expression qui me vient aussi de Thomas Lebeau. )

Un jour, avant de m’amener à mon « lieu sûr », Thomas avait carrément pris un grande feuille de papier, l’avait accrochée à un tableau, y avait tracé une ligne verticale, et y avait écrit au crayon feutre, soit à droite, soit à gauche, et sous ma dictée, ce qui était de la raison adulte et ce qui était de la pensée enfantine, et infantile. Et il avait ensuite tracé, par gros traits, un mouvement invasif, de gauche à droite, de débris d’émotions enfantines excitées, survoltées, une contamination de pensées incohérentes qui envahissaient tout, inhibaient tout, sauf les phobies, bien sûr, au contraire exacerbées, surtout celles qui sont typiques aux victimes de sévices sexuels : « c’est de ma faute », « je suis coupable », « j’ai commis un crime épouvantable », « je suis incapable de parler ou d’écrire en public », « je suis incapable de voyager », « la police me cherche », « j’ai commis un meurtre », « je suis sale, laid, gros, puant », « la rue est pleine de viscosités et de crachats », « je vais devenir fou », « je ne suis pas digne d’être aimé », « je ne suis rien ni personne ».  Au jour de la séance en question, j’avais dit, effondré, terriblement fautif, que j’avais eu un geste sexuel impardonnable – avec le chum de l’époque, 40 ans ! C’était tout dire.

Le pire, là-dessus, victimes, je vous le dis, c’est qu’il faut compter avec les sadiques qui vous décodent et vous rentrent dedans, avec les jaloux qui envient votre drame et vous poignardent tout juste au bon endroit, tant il est vrai que s’il faut parler, il ne faut pas parler à n’importe qui. Ça complique l’affaire, parce qu’il faut bien en arriver, un jour, à faire confiance en quelqu’un, à aimer quelqu’un de façon stable et durable. Mais quand on s’est trop longuement méfié des sentiments de l’agresseur à son endroit, quand, trop longtemps, il a lui-même maintenu une ambivalence sentimentale constante à l'endroit de sa proie, et quand il a bénéficié aussi de l’ambigüité du milieu ambiant, où la voleuse, par exemple, refuse, silence pour silence, de prendre l’abuseur sur le fait, il ne faut pas se surprendre qu’on prenne un certain temps – des années ! – avant de vraiment faire confiance, et de perdre toute phobie aux êtres humains.

Mais j’ai peur, toujours et encore. J’ai peur de me souvenir. J’ai peur du prix à payer pour me souvenir. Dans le temps de la thérapie, je disais souvent à M. Lebeau : « Il s’agit de mon père dont on parle, de mon père, et le dénoncer, l’accuser pourrait m’obliger au suicide ». Mais je sais depuis le temps, depuis tout ce temps, que je ne suis pas devenu fou, et qu’il y a peu de chance que je ne le devienne ; je sais aussi qu’il y a peu de chance que je ne me suicide ; c’est étonnant, en fait incroyable, comme j’ai réussi à faire confiance à un amoureux, alors que l’un et l’autre, nous avons appris à surmonter nos ambivalences réciproques. C’est quelque chose ! C’est très rare, maintenant, que je sois envahi de pensées intrusives pendant une relation sexuelle. C’est très rare qu’en baisant, je sois subitement submergé par la haine. Il est donc temps, maintenant, de me souvenir, et d’admettre ce qui a été, ce qui fut, même si ce fut l’acte de mon père, l’acte de mon frère, et que ça prend, pour le dire, des mots inouïs et un courage quasi insensé. Il est temps de me souvenir, mais sans être submergé et paniqué. Jusqu'à présent, cette expérience d’écriture va du reste plutôt bien. Et je continue à me donner le temps, même si le temps d’en raconter un peu plus est venu.

mardi 27 octobre 2009

Petit essai sur l'amnésie


Terre de Baffin. Source: Encarta



Je furetais sur Internet, et comme souvent, j’ai cherché quelque chose me rappelant François Péraldi, ou mieux encore, un lieu virtuel où il me parlerait encore, parce qu’il ne m’aurait pas tout dit, ni sur lui, ni même sur moi – et j’ai effectivement rêvé quelques fois que je retournais chez lui, que je fouillais dans ses livres, et que je trouvais dans un bouquin une note qu’il m’aurait laissée, qui m’aurait tout expliqué, en fait qui aurait achevé la psychanalyse et m’aurait libéré. Il savait quelque chose sur moi que je ne savais pas, que je ne sais toujours pas : l’illusion là-dessus a été tenace, elle a résisté longtemps au temps de sa mort.

Et j’ai trouvé cette citation de lui, que je ne connaissais pas, et que je pourrais après tout prendre pour un indice, une piste à suivre, une sorte de message post-mortem que j’ai tant désiré recevoir de lui : « J’ai toujours pensé contre le bon sens, et je le pense encore, que l’une des conditions que le psychanalyste – tout comme le poète d’ailleurs [ et tout comme l’analysant, du reste, ] – devrait remplir pour parvenir à être chez lui dans ce qui lui est propre… c’est le voyage à l’étranger. Pas n’importe quel voyage cependant, pas n’importe quel pays étranger. […] Il s’agit de ce pays-là qui m’est étranger mais qui est le seul par lequel il est inscrit que je doive passer pour parvenir chez moi, dans ce qui m’est propre. »

D’intuition, comme ça, et si je me fie à mes rêves de voyage, récurrents et pourtant angoissants, c’est dans le Grand Nord que je devrais aller, c’est le grand nord qui m’est radicalement étranger mais qui m’est destiné, et cela voudrait dire le froid, la toundra, la nuit polaire, la solitude effroyable, la mort inexorable, lente, paralysante, hors de toute image de référence ; et moi projeté là malgré moi, comme si quelqu’un de particulièrement cruel et sadique m’avait abandonné dans cet espace de mort pour que j’y meure, oublié de tous, hors même de toute mémoire. Et c’est bien ce qui est le plus terrible dans l’inévitabilité de ce voyage ( et de ce rêve ), c’est cette indifférence générale, absolue, sur ce qui pourrait m’arriver, à moi, en situation de solitude extrême, pour des personnes  - des « personnes » - dans la mémoire de qui je n’existerais plus du tout. Drôle de hasard, je voulais ce soir commencer à écrire sur l’amnésie, et puis j’ai laissé tomber, je ne savais pas comment m’y prendre, et par où débuter; j’ai fureté sur le Net, j’y ai rencontré à nouveau un mort qui a été comme mon père, et qui m’a parlé d’un voyage qui me révélerait à moi-même. Cette révélation, c’est l’amnésie qui est d’abord et avant tout l’oubli des liens affectifs qui m’ont fait manger, marcher, parler, grandir, apprendre et rêver d’amour. « Toi, quand tu vas être grand, toutes les filles vont courir après toi ! », m’avait dit, quand j’étais encore un tout petit garçon éveillé et agressivement heureux, ma sœur aînée. Mais à six ans, j’étais déjà mort, et j’imaginais plutôt que je serais seul toute ma vie, obligé de me marier avec moi-même parce que personne ne voudrait de moi, d’un moi amnésique, regardant autour de lui des gens qu’il reconnaissait sans plus les connaître, ignorant tout de leurs sentiments comme de leurs intentions. Il y avait là de quoi alimenter les fantaisies délirantes d’un enfant remis beaucoup trop tôt dans la sécurité de ses seules mains.

Et dire qu’adolescent, j’exilais dans le grand nord, à la blague, tous ceux que je détestais – à commencer par Pierre-Elliot Trudeau que je voyais bien finir ses jours en solitaire sur la Terre de Baffin ! Brutale loi du Talion, en fait, je le comprends parfaitement bien, maintenant.

lundi 26 octobre 2009

Parc Lafontaine, Montréal, fin octobre 2009




Il y a de ces jours où je vois vraiment la beauté du monde, et où j'aime vraiment ma ville. Il y a de ces jours où ce que je vois m'apaise et où je ne fais aucun effort pour oublier - ou pour me rappeler.
C'est juste beau et bon d'exister.
Et c'est juste l'étang du parc Lafontaine !
( Quel plaisir ce serait de convier là les amis virtuels qui me semblent, déjà, devenir de vrais amis ! )

mardi 20 octobre 2009

Haine archaïque



Source de l'image: http://thomas.mimra.blogpremium.com/hottag/politique/






« Il y a dans vos cahiers des pages déchirantes sur votre père. Vous ne vous souvenez pas de ça ? »  C’est François Péraldi qui m’a dit ça un jour, à propos des cahiers de notes personnelles que je lui avais fait lire, en fait à sa demande. J'ai répondu que non, mais je savais que cela devait être un  appel désespéré à mon père, des lignes du genre : où étiez-vous, papa, quand j'avais besoin de vous ? En réalité, il était là. J’étais son fils. Mais je ne voulais rien apprendre de lui; je n'allais certainement pas lui demander de l’aide quand il était encore présent, en chair et en os. 


Et en fait, je n’ai guère appris de lui. Il faut dire qu’il n’a pas cherché non plus à m’instruire de quoique ce soit. Peut-être pensait-il que j’en savais déjà beaucoup trop, et qu’il n’avait, lui, qu’à se confesser de ce qu’il savait pour s’en débarrasser, à tout jamais, et pour ne rien entendre de moi. Quant à l’indispensable, il s’en remettait à ma mère. J’imagine qu’il avait peur de moi, et quelques souvenirs pénibles, très tristes, me montrent qu’il savait bien que je l’évitais, que je le méprisais, qu’il me dégoûtait.  Face à lui, j’ai eu beau ériger des murailles blanches et lisses, propres et neutres, jamais assez hautes, jamais assez épaisses pour me protéger de toute contamination par la salive, par l’urine, par un cheveux, un poil, des rognures d’ongle ou de la peau morte, par des insectes infimes tapis dans ses vêtements qu’il aurait pu déposer sur mon lit où, horreur, il venait parfois se coucher sans que je ne comprenne pourquoi ; j’ai eu beau me rendre inaccessible à tout regard, et rejeter d’avance toute prétention de sa part à me donner des leçons ; j’ai eu beau essayer de me rendre intouchable, de m’enfermer dans mon blockaus, jamais rien ne m’a protégé de lui, il était ma hantise et mon obsession, ma phobie et mon anorexie, ma blessure et ma détresse, mon nom et mon destin. 


S’était-il mérité un rejet aussi radical ? Quelques semaines avant de mourir, lors d’une des toutes dernières séances de psychanalyse, le Dr Péraldi m’a dit : « Vous souffrez de votre identification à votre père. Tant que cela ne sera pas résolu, il y aura blocage, il y aura clivage. » Mon identification à mon père ? Comment est-ce possible que cela ait pu même se produire ? J’ai rêvé un jour que je lui volais sa signature qu’il avait inscrite sur un vieux parchemin, lui-même caché je ne sais plus où. « C’est une forme d’identification très archaïque », m’a dit Péraldi à propos de ce rêve. Je ne sais trop ce qu’il en est, encore maintenant. Je ne sais même pas qui est mon père. Historiquement, mon père s’est dérobé à sa propre famille. Comment savoir ? Comment comprendre ? Mon père est un mystère, ce qui ne l’a pas empêché de crier sa colère et de sombrer dans une démence qui l’a emporté beaucoup trop jeune pour mourir. 


Il m’arrive parfois d’aimer mon père, de désirer encore une réconciliation. Mais à la condition qu’il ne me touche jamais. C’est donc sans issue.




vendredi 16 octobre 2009

Écrire comme ça, comme ça vient





Source: http://mikiane.com/node?page=111


Plonger dans mes souvenirs en écrivant, comme ça, comme ça vient, a souvent l’effet de me soulager, et c’est bien ce que je recherche, après un trop long jeudi à souffrir terriblement, presque atrocement, et à m’inquiéter, bien sûr, pour l’avenir. J’imagine qu’écrire, pour moi, est antidépresseur, antiphobique, et anxiolytique, comme une cuite peut l’être pour d’autres qui sont aux prises, aussi, avec leurs monstres intérieurs ou leurs chimères prophylactiques.

Un garçon que j’aime beaucoup, qui a aussi subi des violences sexuelles, s’enivre, lui, au jeu compulsif, à la recherche, j’imagine, d’une illusion de résurrection, au moins d’un soulagement immédiat, quand la douleur d’exister fait que ça urge de jouer. Les victimes d’abus sexuels sont toutes, hommes ou femmes, imprégnées de sensations, de vibrations et de convulsions sexuelles qui se sont empilées, dans l’excitation et la terreur, au point d’engendrer la pensée délirante qu’il n’y a que ça, le sexe, qui vaut la peine d’être vécu, le sexe pire que refoulé, mais bien entassé, bloqué, au bord d’exploser comme un tueur en série. Il faut donc le faut libérer au plus vite, parce que la charge se refait rapidement, et qu’il y a un grand danger que l’excitation, faute d’être relâchée à temps, dérive vers des substituts encore plus fous, plus dangereux, plus complexes et plus anonymes. Tout cela s’appelle opérations de survie, diverses dans leurs formes, mais toutes avec le même but, l’antidote à la douleur, l’apaisement vénérien.

Mais pourtant, il n’y a pas une victime d’abus sexuel pour qui le sexe n’est pas, au moins un court instant, un acte de détresse inouï, un moment d’humiliation extrême, une remémoration douloureuse d’avoir cédé et de s’être laissé faire, par son père, par son frère, ou, plus tard, par un petit voisin, d’avoir été dégradé par le plaisir sexuel lui-même et par la honte d’y avoir participé. J’ai pensé, dès l’âge de 6 ans, que j’étais devenu un autre, et j’étais effectivement devenu un autre, remodelé par l’identification à mon père, et à mon frère aîné, qui eux vivaient bien, du moins à cette époque-là, soulagé du spectacle du petit garçon abusé qui était si essentiellement différent d'eux, un enfant craintif, peureux, et surtout, surtout silencieux, canalisant sur lui et s’imprégnant des désirs et des angoisses des supposés modèles parentaux qui l’entouraient. L’enfant abusé devient bel et bien l’instrument antiphobique de ses abuseurs, comme l’enfant témoin devient l’assurance antikleptomane de sa mère voleuse, qui retrouve par lui sa vertu d’origine. C’est désormais un enfant poreux, sûr d’être vicieux, sûr d’être voleur, sûr d’être l’objet de la détestation de tous, et sûr d’être seul au monde de son espèce. C’est cet enfant qui prendra la route de l’école et qui découvrira, sur ce chemin qu’il fait en solitaire, la peur des autres et la sensation intense du malheur d’être soi.

PS : Encore une fois, il est tard, et j’ai beaucoup écrit, des notes en apparence disparate, sans lien entre elles. C’est là matière à d’autres messages, il est trop tard cette nuit pour que je continue cette mise en forme ! Vous ne pouvez vous imaginer ce que ça demande d’arrêt sur ligne, de réflexion, de remémoration ; vous ne pouvez vous imaginer ( façon de parler, bien sûr, ) ce que ça peut être libérant, essentiellement dû au fait, j’en suis certain, que je me « publie » ici, sur ce blog.

J’aimerais tant que les lecteurs que je pourrais avoir, et qui auraient vécu des sévices sexuels, me laissent leurs commentaires, et que, comme on dit, on « échange » !

Merci à tous ceux qui me lisent. J'apprécie. Et je ressens de l'affection pour vous tous. ( Exact ! )

jeudi 8 octobre 2009

Douleur ( lésions, et dissociation )


Victor, ma fierté !


J’ai eu mal à la tête toute la journée de mercredi, et ce n’est pas fini, loin de là, malgré quelques heures de sommeil ; la migraine, encore et toujours, qui s’est immiscée dans ( ma pensée ? ) et ma cervelle durant mon sommeil, la nuit dernière, poquant sérieusement mon œil gauche, suffisamment violente, j’en suis sûr, pour fendre ma tête en deux, mais préférant, la bête infâme, se lover dans la protubérance occipitale externe de mon crâne et s’entortiller, de là, autour du bulbe rachidien… Et elle résiste, la salope, à toute médication, ( tylénols avec codéine, Frova, ) ; mon cerveau devient zone d’occupation d’une douleur infâme qui se transforme, avec les heures, en souffrance insupportable, irritante, nauséeuse, tant la migraine s’apparente à une sorte d’empoisonnement qui envahit tout le corps, boursouffle le visage, exorbite les yeux, engourdit les mâchoires et  pollue mêmes les dents…

Cette énième migraine est l’effet très probable de la zone de douleur, identifiée récemment, et dont j’ai déjà parlé ici ; ces deux petites lésions merdiques que j’ai au cerveau, qui ne paniquent pas ma neurologue, mais qui ( bon, oui, c’est plausible,) sont le produit d’un traumatisme majeur, qui pourrait être, ( oui c’est très possible ), l’abus sexuel répété et violent, perpétré contre ma personne quand j’étais enfant. Ma neurologue est aussi psychologue, deux fois docteure, les hypothèses hardies ne lui font pas peur. Elle me parle de mon mal comme d’une chose à chasser avec mépris. Le fait est que jusqu’à présent, ses pilules et ses conseils sont sans résultat durable. Mais je l’adore quand même, surtout quand elle me dit ( pour m’amadouer !) que la gabapentine, qu’elle me prescrit comme médicament préventif, se retrouve même dans les biscuits !

Bref…

Je me suis mis à fouiller encore, sur Internet, pour trouver quelque explication, et un rapport possible, tiens, entre stress post-traumatique et migraine, et découvrir une solution miracle, qui ne serait ni la gym, ni les médocs, ni la relaxation, ni le sexe avec le chum pas toujours disponible… Et je lis en conclusion d’un site concis, mais fort bien fait : « Si ces phénomènes de dissociation [ fréquents dans les cas de stress post-traumatiques ] ont tout d'abord leur utilité [ dans la survie de la victime ], le danger résulte dans leur chronicisation, leur automatisation. Cette tendance à se déconnecter peut d'ailleurs s'étendre à d'autres événements générateurs d'anxiété. C'est d'ailleurs ainsi que l'on trouve des schémas qui se reproduisent, où des personnes qui par exemple subissent des viols répétés sans réaction de défense ou de communication externe. La dissociation correspond ici à une extinction des expériences émotionnelles et sensorielles liées à l'état » [ circonstanciel de viol, dans mon cas. ]

Je me suis mis à pleurer sans contrôle, toutes vannes ouvertes, effondré, m’exprimant de la sorte jusqu’à devoir m’étouffer parce que j’allais vomir – et que ça me terrorise. J’étais descendu en bas, au salon, mon chien sous le bras. Quand je pleure, il panique, tourne en rond dans le salon, cherche comment stopper le comportement bizarre, et si inquiétant de son maître. Et puisque lui se rassérène depuis toujours avec ses jouets, il est allé me chercher un toutou en peluche, un petit ourson bleu, qu’il secouait de son mieux, en le cognant contre ma jambe ! Brave bête qui se réjouit encore de ces plaisirs simples que sont la chasse et la pêche !

Pleurer m’a quand même fait du bien, mon chien m’a consolé en se réassurant, et moi, j’ai compris, encore une fois, ce que veut dire, dans mon histoire personnelle, « viols répétés sans réaction de défense ou de communication externe. »

Mon petit chien dort maintenant. Il est tard, je vais aller en faire autant. Je vais bien, de mieux en mieux. Il me semble, en ce moment, que j’aime l’univers tout entier.




vendredi 2 octobre 2009

Traumatisme de la naissance

Escalier, rue Cartier, Québec, septembre 2009


Je me sens mal depuis plusieurs jours. Et je n’arrive plus à écrire. Je suis un peu enrhumé, mais ce n’est pas ça le problème, c’est bel et bien une petite poussée d’angoisse qui me paralyse, un petit regain dépressif ( figure de mots que je ne corrigerai pas, la dépression étant une sorte de cancer à danger incessant de recrudescence… ) Bref, c’est en ce moment la morne plaine : je me reconnais bien là, dans ces périodes où je m’isolerais complètement, et où, même pour recevoir mon chum, que j’adore pourtant, et qui me le rend bien, - et qui vient me rejoindre demain ! - je ne trouve pas l’énergie qu’il faudrait pour faire un peu de ménage, et le recevoir correctement. Il me semble pourtant qu’on est plus beau quand l’environnement – la cuisine, le salon, la chambre à coucher, - a belle allure ! Je m’habitue à l’idée, ce soir, que je ferai dur demain soir – ce qui est embêtant, voyez-vous, mon chum étant un pétard peu importe le contexte ! Je veux bien me forcer à quelque chose ce soir, mais ce sera à écrire. Il s’ensuit parfois une douceur d’exception, pleine et raffinée, qui ressemble à un verre de Sauternes bu très lentement, et en agréable compagnie. Ça donne, aussi et surtout, du bonheur, et je prends là-dessus tout ce qui passe, tout ce que je peux.

Je ne regrette rien de ce que j’ai écrit récemment, bien au contraire. J’ai eu, quand j’ai rédigé « La voleuse », l’impression très nette, évidente, ressentie jusque dans mes cellules, fières résistantes et pleines de vie, que je « traversais » quelque chose, une barrière psychique longtemps infranchissable, et que je « passais », bel et bien, du côté de la liberté. Et tout ça si longtemps, pourtant, après que François Péraldi eut identifié le rôle fondamental, dans mon histoire, de la « voleuse », de ma jeune mère qui ne voulait jamais « payer » et qui se butait, en permanence, sur l’avidité présumée de vampires suceurs de fric. Ce « quelque chose de terrible », dont Péraldi me parlait si souvent, et qui m’était, disait-il, arrivé réellement, ( noyau d’une névrose qui allait, des années durant, marcotter dans un terreau fertile, ) c’était d’abord cette histoire d’une tentative de vol dans un magasin de chaussures, l’appel ( peut-être ) à la police, ou à mon père, les larmes de ma mère, et le discours moralisateur qu’elle m’a servi sur le chemin de retour, quant aux «erreurs » qu’il fallait « oublier» ; étonnant, mais c’est du ton de ma mère dont je me rappelle surtout, le ton qu’elle avait pour me convaincre de la rectitude de ce sur quoi elle philosophait la voix tremblante.

Mais pour pouvoir faire le récit de cette mésaventure, encore fallait-il que je m’en souvienne précisément. C’est un fait, désormais. Et il fallait que je raconte cet incident, ce « quelque chose de terrible »; c’était devenu un préalable à la continuation du récit essentiel. C’est fait maintenant; mais il en reste encore à raconter, et que ça concerne mon père, ou ma mère, ma famille ou moi, le récit de choses lourdes, gênantes, embarrassantes, reste toujours difficile à faire. Et il s’en trouve toujours, bien sûr, pour appeler à la censure, et pour dire qu’on n’a aucun droit à la chronique de ce qui nous a pourtant fabriqués, et que Père et Mère tu honoreras à tout jamais, et sans condition, c’est bien connu. Laisse ton père et ta mère tranquilles, là où ils sont – en fait ils sont enterrés côte à côte, ils sont morts, ils sont inexistants, comme s’ils n’avaient jamais vécu, sauf dans les souvenirs de leurs proches, et dans les miens, bien entendu, et c’est dans ce lieu qu’on appelle la mémoire qu’ils sont encore terriblement vivants, et agissants. Voilà pourquoi je parle, je raconte, j’explique, parce qu’il est hors de question qu’ils déterminent ma vie jusqu’à ma mort, comme Dieu agit sur ceux qui ont le malheur de croire en lui, en son jugement, en sa puissance, et surtout, en son rejet.

Du reste, ma mère a-t-elle, elle, voulu de moi ? A-t-elle déjà voulu me tuer, et ce, bien avant que je la concurrence dans le désir de mon père, et de mon frère aîné, qu’elle admirait tant ? Comme ces questions sont pertinentes, elles justifient, bien sûr, a postériori, la relation du crime de ma mère. Et elles nécessitent, ici, quelques explications supplémentaires. Le lecteur – si j’en ai ! – pourra douter de ce que je vais raconter, je l'imagine facilement. J’y vais quand même dans la poursuite de l’histoire, en essayant de m’en tenir qu’aux faits, tels que vécus, tels que racontés.

Un jour, c’était durant la deuxième année de la psychanalyse, je raconte ce rêve à François Péraldi :

- Je marche sur la rue Sherbrooke, vers l’ouest, en direction de votre maison, Dr Péraldi. La rue me semble immense, sans fin. Il y a un terrain vague à ma droite, et je me dis que j’ai toujours pensé qu’il s’agissait là d’un cimetière. Je sens du froid à l’arrière de ma tête, je touche, je sens que ma tête est rasée, là, sans cheveux tout au moins, et qu’il y a une crevasse profonde dans la boîte crânienne, recouverte par de la peau, comme une fente, et…

- Et « fente », ça vous fait penser à quoi ?

- Hum… Tiens, à la naissance d’Athéna, d’un coup de hache dans la tête de Zeus !

- Exactement ! C’est ça. C’est une métaphore de votre propre naissance, dont vous n’avez qu’inversé les éléments. La fente est dans votre tête au lieu de votre tête dans la « fente » de votre mère. Racontez-moi ce que vous savez de votre naissance, ce qu’on vous en a dit.

- Je devais avoir 6 ou 7 ans, pas plus que ça, parce que ça se passait dans la cuisine, et que je me tenais au dos d’une chaise, chaise qui était plus haute que moi. Ma mère faisait la vaisselle. Et elle se mit à me raconter sa grossesse, son accouchement, la période difficile que ces neuf mois avaient été pour elle. Je l’écoutais sans dire un mot. Et je ne savais absolument pas quel besoin elle avait de me raconter ça, à ce moment-là. Mais ça ressemblait à un reproche, et même à un règlement de compte. « Je suis devenue enceinte de toi dans la nuit du 2 juillet. On avait eu de la visite au chalet cette journée-là, on s’était racontés des histoires un peu… lestes, des histoires d’adulte, et le soir, on s’est laissé aller, ton père et moi. Je suis tombée enceinte. On ne devait pas. On n’avait pas d’argent, et pendant toute ma grossesse, je me suis demandé comment on allait payer les coûts de l’accouchement – c’était avant l’assurance-maladie – et d’un troisième enfant. Ça s’est arrangé, finalement, quelqu’un a payé [ je n’ai jamais su qui, secret rigoureusement gardé ! ] mais pendant ma grossesse, j’ai déboulé l’escalier, et j’ai dû garder le lit plusieurs semaines, sinon je risquais de perdre le bébé – c’était moi, c’était de moi dont elle parlait. Finalement, un mois plus vite que prévu, les eaux ont crevé, et la tête s’est engagée – ma tête ! – et je suis allée d’urgence à l’hôpital. Mais tout s’est arrêté, pendant trois jours, tu avais commencé à sortir, et puis plus rien, pas de contraction, pas de bébé. Le Dr Labrie a dit à ton père que tu serais probablement mort à la naissance, mais moi, on ne m’a rien dit, pour ne pas m’inquiéter. Au troisième jour, le docteur a décidé de provoquer l’accouchement. Et tu es arrivé pendant que je m’étais levée pour aller à la toilette… » J’étais déjà très malheureux à cet âge-là, et écoutant ce récit terrifiant, j’ai hurlé à ma mère, mot pour mot : « J’aurais dû mourir là ! » Et je me suis enfui.

- J’aurais dû mourir là ?

- Oui, mourir dans l’inconscience, et éviter de tant souffrir d’angoisses, petit bonhomme que j’étais qui ne comprenait rien de son anomalie, mais qui en avait affreusement honte, j'avais des angoisses même sur le chemin de l’école.

- Le chemin de l’école, la rue Sherbrooke…

- Oui.

- « J’aurais dû mourir là » se comprend de deux manières, vous en êtes conscient ?

- Je le comprends, oui, là, maintenant.

- Vous m’avez dit que votre jeune sœur souffrait d’angoisses terribles dans les avions ?

- Oui.

- Vous avez pensé que vous avez blessé votre mère, et peut-être même que vous lui avez volé quelque chose ?

- Oui.

- Et vous avez parfaitement compris que vous auriez dû mourir, dans l’escalier, quand et puisque vous ne vouliez plus « sortir ». [ Ce n’était pas une question, c’était une affirmation. ]

- S’est-elle fait débouler pour avorter ? J’ai lu quelque part que la femme de Jung avait fait ça en apprenant que son mari la trompait.

- C’est possible. On ne saura jamais. Mais ça a été pratique courante chez les femmes, pendant longtemps, de mettre fin à une grossesse non désirée par des moyens de grand-mère… Reste que le fœtus comprend comme il le peut ; il est comme dans un bain d’angoisse.

- J’ai de la difficulté à y croire.

J’ai entendu M. Péraldi se caler dans son fauteuil ; et comme toujours, quand quelque chose de majeur venait d’être dit, il mit fin à la séance. « Le temps qui vous est imparti est terminé. »

J’ai raconté tout cela, récemment, à la Dre Plante. Elle ne s’est guère éloignée des interprétations de François Péraldi. Elle m’a dit que trois jours d’attente, pour une naissance, c’était très long, que normalement il aurait dû y avoir césarienne, que la vie de la mère tout autant que du bébé était en danger, et qu’il n’était pas impossible, non, qu’il y ait eu désir de mort, durant la grossesse comme durant l’accouchement.

Quant à moi, je me suis senti, plus tard, obligé de rembourser ma mère ! Je reviendrai là-dessus. Mais ce qui m’est resté, à tout jamais, c’est le souvenir de la rage de ma mère, de la résurgence de ses sentiments ambivalents pendant sa grossesse, et de la compréhension très nette que j’en ai eue. « J’aurais dû mourir là ! » : c’est certes ce qu’on peut appeler, sans crainte d’exagérer, l’expression d’un traumatisme majeur.

En guise d’appendice, ce rêve, de novembre 2001, tel que je l’ai noté à l’époque :

J’ai rêvé cette nuit que je voyais et entendais maman enceinte raconter qu’elle voulait et prétendait contrôler de façon absolue le bébé qu’elle portait en elle; il s’agissait de moi. En tout cas elle prétendait contrôler complètement le bébé, agir de telle sorte que le bébé fasse exactement ce qu’elle voulait.

Puis je me retrouvais chez le Dr Péraldi. Je racontais la chose, en fait la chose était sue d’ores et déjà. Le divan du docteur était dans le sens inverse, et face à un placard vide, où il ne restait que des cintres. Le placard était vert. Le Dr Péraldi me disait consciemment que ma mère était morte, et que lui aussi était mort, « qu’il fallait que je crois à cela, et que ce que j’apprendrais désormais, il faudrait que j’y crois aussi, parce qu’il n’y avait plus moyen de vérifier directement auprès de ma mère. »

PS : Merci au Chum, c’est lui qui m’a fait écrire ce soir, cette nuit.

mardi 22 septembre 2009

Fin d'été, cette fois-ci à Montréal !






L'été décampe, l'automne approche, même si le thermomètre donne encore quelque illusion... Ça a permis une randonnée estivale au Parc des Îles, dimanche dernier, avec mon chum, comme de juste, et cette ( belle ? ) photo de Montréal, prise du pont Jacques-Cartier. Superbe promenade, que de traverser le pont à pied, pour gagner un des plus beaux parcs urbains au monde... ( Ouais, j'exagère un peu, mais il le faut bien, les Montréalais profitent si peu de leurs parcs, et de celui-là, en particulier ! )

En prenant la photo, je pensais au copain
prétendument à l'ouest dans tous les sens du terme, et qui me disait, récemment, préférer Montréal à Québec. La chose n'est pas si rare, tiens, tous les Premiers ministres du Québec se hâtant, c'est bien connu, de quitter la capitale pour la métropole dès que possible ! ( L'actuel préfère Sherbrooke, ce qui se passera de commentaires ! ) V, cette photo de Montréal, je te l'offre. Et puis...







Et puis j'ajoute à ce billet, et juste pour mon plaisir, quelques photos ( banales ) de mon jardin qui se meurt lentement dans les dernières chaleurs de septembre... Curieux de constater à quel point l'agonie, dans la nature, se confond facilement avec la luxuriance d'un plein été, quasi tropical; encore une illusion, on sait bien qu'on aura les premières neiges ( noire dépression ! ) dès la fin octobre...; à mes lecteurs venus d'ailleurs, je vous promets cependant quelques photos typiques de la campagne québécoise, avec ses rouges, ses ocres, et ses rouilles d'automne, qui sont au vrai, plus que le bleu et le blanc du drapeau, les authentiques couleurs du Québec. Et je suis sûr que L. pourrait y contribuer !




mardi 15 septembre 2009

La voleuse

Place d'Youville, Québec

Il y a dix ans ces jours-ci, je voyais ma mère pour la dernière fois ; un cancer foudroyant avait nécessité une chirurgie d’urgence en septembre 1999, chirurgie assez agressive, au dire même de la spécialiste qui l’avait opérée, pour retirer les métastases qui se répandaient rapidement du sein vers l’omoplate. Ma mère s’était, en apparence, étonnamment bien remise de cette opération. Il y avait bien eu le lendemain comme tel, où elle avait déliré un peu : elle voyait de gros tuyaux suspendus au plafond de sa chambre, et elle demandait avec insistance à ce qu’on les retire ! Sa voisine de chambre en rigolait de bon cœur. Mais dès le surlendemain, elle allait fort bien, assise à l’indienne dans son lit d’hôpital, écoutant la jasette de sa famille réunie autour d’elle, elle sourire en coin, comblée par la présence sécurisante des siens. Elle vivait toujours, et dévorait, signe de santé, le gâteau au fromage que j’étais allé me chercher à la cafétéria. J’en ai été quitte pour aller m’en chercher un second, en même temps que d’autres sucreries que ma mère réclamait… Ça a été le dernier cadeau que je lui ai offert, ça a été la dernière journée où je l’ai vue vivante, heureuse, croyant encore qu’elle en avait pour au moins 10 ans, la durée de vie prévue de ses placements ! Elle a quitté l’hôpital peu de temps après, pour un suivi à domicile. Elle a vu ses médecins régulièrement, dont son cardiologue exactement deux jours avant l’arrêt du cœur qui devait la foudroyer un dimanche matin, juste après son petit déjeuner. « Je n’ai rien vu venir », devait-il nous assurer, à tous, lui-même foudroyé par cette mort imprévue, et c’était certainement exact. De toute façon, qu’y avait-il à faire, une fois la grande faucheuse passée par là ? Au soir de sa mort, ma jeune sœur a lavé la vaisselle du déjeuner de ma mère, laissée en plan sur le comptoir de la cuisine, et rien ne m’a plus frappé que ce détail illustrant au vif ce qu’est la disparition définitive.

Le dimanche de sa mort, je suis arrivé à Québec trop tard, et de toute façon, ma mère est morte seule, dans les mains de médecins qui tentaient d’ultimes manœuvres de réanimation. Je suis resté auprès de son corps déjà inerte, froid, rigide même, pendant au moins une heure, peut-être davantage. Ma mère, morte, là, sur le lit, ses petits bas blancs toujours sur ses pieds, ses vêtements de nuit toujours sur elle, tout témoignait d’une mort subite. Je lui touchais la main, la joue, les cheveux ; je lui parlais, la priais, priais ; j’espérais sentir sa présence et percevoir un « signe », en vain, évidemment; je lui faisais mes adieux, bien trop jeune encore, me semblait-il, pour perdre ma mère. Depuis douze années exactement, depuis seulement douze ans, nous avions pris l’habitude de nous parler librement, pour de vrai, et avec beaucoup d’affection. À la fin de sa vie, ma mère donnait beaucoup. Elle qui avait été si économe de tout, y compris de sa réputation, et de l’image à donner en famille, sur la rue Cartier, et au reste du monde; elle pour qui, pendant si longtemps, la vérité n’avait eu que peu d’importance en regard de ce que les autres, tous les autres, devaient penser des formes et des faits la concernant; elle, ma mère, au déclin de sa vie, s’ouvrait enfin ; elle m’a écouté, elle m’a soutenu, elle ne m’a rien reproché, ne m’a demandé ni silence, ni compromission, bien au contraire ; à la violence que je lui ai racontée, elle m’a répondu par le récit de la violence qu’elle subissait d’un second mariage mal réfléchi, c’est le moins qu’on puisse en dire ; elle ne m’a jamais trahi, elle m’a cru et n’a rien remis en question ; elle-même m’avait ouvert la porte au récit authentique de ma vie et de la sienne dans la nuit de mon anniversaire, ce douze ans avant sa mort, jour marqué d’une pierre dans l’histoire de nos rapports. La mère que j’aime, qui me manque, c’est celle-là, au contraire de la femme fière, froide et narcissique de mon enfance. « On ne vous embrassait pas beaucoup, me disait-elle, mais c’était comme ça, on croyait bien faire comme ça ». J’avais dans l’idée, bien sûr, plusieurs de mes oncles et tantes qui embrassaient, eux et elles, beaucoup leurs enfants.

Je dois beaucoup à ma mère, à commencer par la vie, de justesse, mais quand même, et certainement, aussi, ma ténacité à me scolariser, alors que tout lâchait dans ma tête à l’adolescence. Ma mère a étudié à ma place, pour elle et pour moi, donnant beaucoup de temps à l’adolescent égaré et suicidaire que j’étais. Elle tenait certainement à ce que je réussisse, et pourtant n’hésitait pas à m’écorcher cruellement au passage, me répétant, publiquement, et parfois devant mes rares amis, des mots durs et méprisants qu’avaient prononcés à mon sujet telle ou telle personne avec laquelle ma mère tenait à avoir des relations valorisantes, malgré l’embarras humiliant que lui causaient, pour des raisons différentes, mon père et moi. De ses quatre enfants, j’ai été sûrement celui dont l’existence même l’a déçue et humiliée le plus. Elle m’en voulait de ça, pour ça, du scandale contenu dans cet enfant trop maigre, trop triste, et si peu viril, et certainement, aussi, de ce qu’elle devinait derrière la pitoyable réalité de son jeune fils, et qu’elle vivait comme un outrage à sa propre féminité. Elle ne se croyait pas belle, du moins pas autant que sa sœur, et pas autant qu’elle l’aurait souhaité pour vivre une vie opulente et réussie ; elle reprochait certes à cette laideur supposée les choix médiocres de vie qu’elle avait dû s’imposer. « Quand je sortais avec ton père, je le voyais patiner avec son grand ami, qu’il ne quittait jamais, et je me posais des questions, oui. » C’était là un des aveux les plus lourds de sens qu’elle m’ait faits, comme lorsqu’elle m’a révélé à quel point mon père avait peur de son homosexualité latente. « Il me parlait souvent, la nuit, lorsqu’il était découragé de lui-même, de cette peur qu’il avait, et qu’il associait à de l’impuissance. Il avait bien eu quelques contacts sexuels homosexuels quand il était jeune garçon, mais ça n’avait pas vraiment d’importance. Il aurait aimé tellement avoir des hommes à commander…» J’avais bondi à ces propos, et j’en ai été longtemps secoué. A-t-elle cru qu’il fallait répondre autrement que par son corps d’épouse et de mère, au désir de mon père ? A-t-elle pensé qu’il fallait m’envoyer vers lui, sans pour autant ni voir ni savoir ce qu’il allait advenir ?

Je me rappelle très bien, pourtant, qu’elle a vu, une nuit, quelque chose, dont elle a affecté d'en rire, plusieurs jours durant, prétendant que mon père dormait si dur qu’il ne savait pas ce qu’il faisait, la nuit, dans la cuisine, avec un de ses enfants qu’il devait amener faire pipi… « Marcel dormait tellement que… Richard était sur la machine à coudre et… Il se croyait aux toilettes et… » Rires de l’entourage. Je me rappelle que moi, figé, incommodé, je ne riais pas du tout. Pas davantage que je ne rirai quand, trois ou quatre ans plus tard, elle me parlera, un midi, seule avec moi dans cette même cuisine, d’une émission de radio qu’elle avait écoutée le matin même, et qui parlait de kleptomanie. Je ne riais pas de mon père noctambule, je savais ce qu'il en était. Je ne riais pas de la kleptomanie de ma mère, je savais de quoi il en retournait. J’étais depuis longtemps le complice de ma mère, et elle aussi, elle en savait beaucoup. C’est elle qui m’a fait taire, c’est elle qui a sacrifié son petit garçon au risque d'un malheur intense et insensé. Et c’est elle, bien sûr, qui l’a sauvé du désastre ultime qu’auraient été un échec scolaire et un suicide, actes qui auraient parlé malgré moi et malgré elle. Mais jamais, jamais ne lui fallait-il s’intéresser pour de vrai aux malheurs du gamin, jamais ne fallait-il attacher de véritable importance aux alertes que de rares personnes, par exemple cet abbé Caron dont j’ai déjà parlé ici, pouvaient lui faire, parce que ce qui importait par dessus tout, c’était le silence, l’oubli, l’ignorance, la façade. Plus tard, quand je lui dirais : « mais vous ne voyiez donc pas la souffrance de votre petit garçon ? », elle me répondait : « Mais non, tu allais si bien à l’école, personne jamais ne se plaignait de toi, tu ne causais jamais de problème. » Évidemment, elle avait su si bien s’y prendre pour en arriver à cette tranquillité.

Je me suis longtemps demandé, et j’ai demandé à François Péraldi, et j’ai demandé à Thomas Lebeau : « comment, mais comment expliquer qu’un petit garçon, si souvent violé, et si violemment abusé, ait pu se taire si complètement, jusqu’à ne rien se souvenir, ni de son père, ni de son frère aîné, et qu’il ait fait semblant de rien, tout le temps, sauf d’avoir terriblement honte de lui-même en silence ? » Toutes les réponses étaient possibles, bien sûr, et selon les circonstances, telle ou telle allait de soi : la nécessaire survie physique et psychique qui exigeait « l'oubli », la dissociation normale qui abandonne le corps à l’abuseur sans plus rien voir ni savoir, les menaces terrifiantes et proférées de telle sorte qu’elles soient amnésiantes, l’hypothèse maintes fois soulevée – et jamais vraiment crédible - d’ingestion de drogues à mon insu ; et pourtant, il n’y a qu’une vraie réponse en sous-œuvre, qu’une explication vraiment utile à ma famille d’alors, celle que ma mère elle-même m’ait fait taire, ma mère que le Dr Péraldi appelait parfois, quand c’était pertinent de le faire, et pour me forcer à me dégager de ma soumission, de mon aliénation : « la voleuse ». La voleuse, certes, la kleptomane, celle qui s’était crue criminelle, et plus tard, à son grand soulagement, simplement malade et « folle ». Elle m’a fait taire, tout doucement, dans un moment tragique pour elle, dans un moment d’égarement ; elle m’a explicitement demandé de me taire, de ne surtout rien dire à mon père quand, ce jour-là, il allait rentrer du travail. Elle m’a enrobé d’une morale bonbon, que je devais gober telle quelle. J’étais sidéré, un peu craintif ; je me suis fait dire qu’il y avait « des choses qu’on faisait sans savoir pourquoi », et j’ai accepté cette version des faits d’autant plus facilement que je n’avais pas très bien compris, consciemment, ce qui venait de se passer ; j’avais trois ans et deux mois.

Ma mère était belle cette journée-là, resplendissante, même. Je me rappelle parfaitement bien de ses cheveux blonds, des ses lèvres dessinées rouge vif, de sa robe blanche à imprimés fleuris et à décolleté qui laissait voir la fente des seins, ( «Qu’est-ce que tu regardes là, Richard ? » ), du collier de (fausses !) perles accroché à son cou, mais qui soutenait l’air de triomphe, de domination, qu’elle avait ce jour-là; je revois encore son regard fantasque, excité, allumé, comme s’il n’y avait de lumière que pour l’éclairer, elle ; elle était agressive, décidée, jeune, un peu pressée ; c’était en mai, il faisait soleil et chaud, ma petite sœur de cinq mois dormait dans sa poussette, et ma mère m’a dit de « monter à l’arrière du carrosse, et de me tenir après les montants » de la voiture. Je regardais cette petite chose qui dormait, je l’enviais, je l’aurais fait disparaître, elle était de trop dans cette promenade printanière sur la rue Saint-Jean qui nous menait, ma mère et moi, au « Carré d’Youville ». Il y avait là un magasin de souliers, Simard&Voyer, je crois, et ma mère m’avait dit en chemin qu’elle ne voulait que voir, mais rien acheter, « parce que c’était trop cher ». Le magasin était précisément à l’angle de la rue Saint-Jean et de la Côte du Palais. Pas évident d’y faire pénétrer le carrosse ; il était gros, la marche était haute. « Richard, va t’assoir là-bas, et attends-moi », et je m’exécute, bien sûr, en silence, c’est si beau dans ce lieu de luxe, où seul le banc de bois verni où je m’assois me semble vieux et moche. Ma mère fait un essayage, ( des souliers qui lui plaisent ? ), et va pour ça dans une petite pièce au fond du magasin, derrière un rideau. Elle en revient, et j’entends : « c’est trop cher ». On va partir, mais le temps s’arrête ; il y a des cris d’homme et de femme en avant, à la caisse ; ma mère pleure à gros sanglots, gémit: « non, n'appelez pas mon mari, n'appelez pas la police, s'il vous plaît, j'ai des enfants » ; je penche la tête, je regarde par terre, je suis gêné, je cherche volontairement à ne pas comprendre ce qui arrive. Et puis on repart, cette fois pour de bon ; ma mère n’a pas d’aide pour sortir le carrosse du magasin de soulier Simard&Voyer, elle ouvre et tient la porte difficilement, alors tout se heurte à tout, et ma petite sœur qui dort toujours, toute innocence préservée ! On revient vers la maison. Et c’est là, sur le chemin du retour, que ma mère, encore secouée, appelle à ma collaboration, et au silence d’un enfant de trois ans et deux mois, qui paiera le prix fort pour avoir été là, témoin du crime de sa mère. « On ne dit rien à papa quand il va rentrer à la maison », de ça, je me rappelle maintenant parfaitement bien.

Quelques années plus tard, je rentrais de l’école par la cuisine, comme ma mère nous le demandait à tous. J’étais seul avec elle. Elle m’a dit qu’elle avait écouté le matin même, à la radio, un psychiatre parler d’une « maladie », la kleptomanie. Elle a répété le mot plusieurs fois. « C’est involontaire, m’a dit ma mère, c’est plus fort que soi, c’est une maladie, c’est pas la faute du voleur, qui ne veut pas vraiment voler ». C’est ce que j’ai compris. C’est ce qu’elle voulait que je comprenne. Elle n’avait donc pas oublié. Elle présumait que je me rappelais peut-être encore, et qu’il fallait enfin m’expliquer. Je n’ai jamais oublié, ni l’urgence de ses propos, ni l’événement qu’il rappelait désormais à jamais. Il allait avoir, pour l’avenir, une importance considérable, déterminante, même, dans ma vie.

Je sais bien, aujourd’hui, que ma mère, alors, n’a commis qu’un petit larcin, qui n’a rien « rapporté», comme elle disait, sauf la honte. Je sais bien qu’il est plus que probable qu’elle souffrait d’une dépression dite post-partum. Mais ce que je comprends moins facilement, c’est qu’elle m’ait pris comme otage de sa respectabilité, qu’elle ait si facilement présumé de mon silence et de mon oubli, et qu’elle se soit en conséquence cru en devoir de s’aveugler sur les désirs de mon père, voire de mon frère, et sur le silence que je devais là aussi, et au cas où, garder totalement.

Je n’ai jamais parlé de ça à ma mère avant sa mort. J’imagine qu’elle a cru que j’avais tout oublié, et peut-être a-t-elle réussi à le faire elle-même. Comme du reste, je n’ai jamais parlé à mon père. Quant à mon frère, c’est lui qui, finalement, me parlera.

PS : Je vais revoir ce texte dans les jours qui viennent, le préciser, le bonifier ; et il y aura une suite. Mais il est important, maintenant qu’il est écrit, que je le publie tout de suite. Je l’écrivais en silence, dans ma tête, depuis quelques semaines, depuis la plage de Herring Cove. J’ai raconté tout ça à la Dre Plante qui a été lumineuse: un moment exceptionnel, et tout récent, de rencontre. Il faudrait peut-être que je le raconte à Thomas Lebeau. Le Dr Péraldi, dans le temps, avait bien vu. Quelle libération !

mercredi 9 septembre 2009

Fin d'été



Le blogeur, dans la cour des Petits du Petit Séminaire de Québec

Nous sommes allés, Le Chum et moi, passer le dernier long week-end d’été à Québec et à l’Ile d’Orléans. Il a fait, comme tous les Québécois de tout le Québec le savent, un temps splendide, un été tardif superbe, s’accrochant tant qu’il le peut sur les rives du Fleuve avant de régresser vers New York, vers Washington, vers les Carolines, puis vers cette Floride que nos compatriotes fréquentent en masse durant l’hiver ; c’était donc l’été à Québec, encore, un été hésitant à nous quitter, peut-être parce qu’il ne nous a guère gâtés en 2009 – le réchauffement climatique oubliant, cette année semble-t-il, la côte est américaine. Pour ma part, (pardonne-moi là-dessus, Alcib !,) je l’attends avec une patience difficilement contenue, ce réchauffement ! J’adore l’été.

( Petite note destinée à mes lecteurs hors Québec, toujours bienvenus sur ce blog : Nous sommes comme ça, les Québécois, nous parlons du temps qu’il fait, qu’il a fait et qu’il fera, tout le temps. J’imagine que les Écossais, les Scandinaves, les Baltes et les Russes font de même. Je suppose aussi que nous sommes toujours, dans les profondeurs de notre inconscient collectif, des Français un peu braillards, frondeurs, climatériques, jamais contents, gardant la nostalgie de la douce France où, suivant ici Mme Bégon, qui, comme Voltaire, détestait le « Canada », surtout aux mois de janvier et de février, le mot « doux » signifiait sans froid polaire et sans monceaux de neige ! Or, à Québec, de la neige, il y en a, et du vent, et du froid ; la capitale grelotte six mois durant, et peut-être faut-il trouver là sa passion pour la radio trash qui réchauffe la maisonnée isolée par le froid, comme jadis le feu de bois dans le poêle, bien que les propos orduriers d’André Arthur et autres Jeff Fillion n’aient qu’un très, mais vraiment très lointain rapport avec la poésie d’un bon feu de cheminée ! Le goût du scandale, au fond très janséniste, a quelque chose de typiquement québécois de la dite « vieille capitale », et n’oublions pas qu’il y a eu longtemps un crucifix au-dessus des manteaux de cheminée, comme on s’obstine, tiens, à en garder un en pleine Assemblée nationale…)

Toujours est-il qu’il faisait délicieusement beau à Québec. Et dieu que cette ville est belle ! Sous le soleil, cette ville, la mienne du reste, celle de ma naissance, de ma première jeunesse, ( de jours heureux et d’épisodes sinistres, affreux, ) cette ville est franchement magnifique, un élément évident du patrimoine mondial, une des belles villes d’Amérique du nord et conséquemment, une destination très recherchée par les touristes, à hauteur des grandes capitales du monde. Je les comprends, ces masses de visiteurs : Québec a du goût, Québec est imaginative, et Québec invente des arts de ville et du mobilier urbain nettement plus d’avant-garde que Montréal. Ces temps-ci, la créativité, l’invention, le talent neuf sont à Québec, et ce sont les meilleurs qui contribuent au rayonnement de la ville : le Cirque du Soleil, qui a pris comme grand chapiteau les travées d’une autoroute de centre-ville, le Moulin à Images qui s’est projeté sur les silos à grains du Vieux Port. Je sais, je sais très bien que c’est l’incurie, bien davantage que le souci de préserver, qui a sauvé le vieux Québec ; Québec reste cependant une ville française, de langue, d’architecture et de civilisation, malgré la Conquête, la guerre, les destructions répétées, l’ignorance et le mépris du conquérant pour ce qui l’a précédé et s’est réalisé dans cette ville avant 1759, qui ne lui ressemblait pas ou qui ne lui était guère utile. Québec a survécu à ce viol, bien que la population de cette ville ait longtemps, et avec raison, eu peur pour elle-même et pour ses biens. Malgré tout, on a restauré partout avec talent, avec rigueur aussi, et on reste fascinés par cette ville du nord, presque ville de mer, qui a si nettement une « âme » tenace qui traverse le temps, quatre siècles d’histoire, en fait.

Québec, ville violée et finalement bien reconstruite, fière d’elle-même et du regard qu’on porte sur elle : je l’envie ! C’est là que j’ai été violé. J’ai dû fuir cette ville pour mieux respirer, pour simplement vivre. J’y reviens en explorant, encore, des lieux maudits, et des souvenirs qui me torturent toujours. Ces jours derniers, c’est avec une infinie gentillesse que mon copain m’a écouté « parler ». Il m’a vu prendre des photos pour m’en servir ici, sur ce blog. Dans la cour du Petit Séminaire, j’ai affronté avec succès un petit souvenir douloureux que je lui ai raconté. Il m’a filmé, et crié : « bravo ! » sur la fin heureuse de l’histoire. On a rigolé. On était enchantés. Le décor était si beau !

Ce fut une belle fin d’été. Je suis vivant. On continue. Il ne s’agit plus de « tarder à passer » (G. Vigneault) comme l’hiver.

PS : Les petits films qu’on a tournés, avec une bien modeste caméra, témoignent mal du bonheur qu’on a ressenti et de la beauté qu’on a vue. Je les ai quand même versés sur YouTube. Si vous avez un ordinateur récent, peut-être allez-vous apprécier les regarder, et me pardonner leur médiocrité !








mercredi 2 septembre 2009

L'espace en un mot ( ou petit délire nocturne ! )



La NASA a publié cette photo le 26 décembre 2005. À l’époque, je l’ai déjà écrit, j’allais souvent sur le site de l’organisation contempler les photos de l’univers qu’elle publiait jour après jour. J’étais fasciné, souvent interloqué, par l’incroyable beauté du cosmos, insaisissable à l’œil nu, inimaginable sans le télescope, existant bien avant l’émergence même de la conscience, et je me demandais comment une pareille magnificence pouvait exister, en soi, sans qu’elle ne se contemple elle-même, sans un regard et une pensée pour lui prêter un sens, sinon une existence. Et pourtant cela existe, bêtement, cela rugit, s’engouffre, absorbe, se tord et se stratifie; cela s’étend dans l’univers et le déchire, merveille d’entre les merveilles, absurdité radicale, parade ignorante, fusion insensée, tout éclaté de rien, peut-être de ci de là porteur de vie, mais qui sait ? On ne saura jamais, l’espèce humaine est seule, le doute persistera.

J’envoyais certaines de ces photos à JM. C’est de lui que j’ai appris à voir ces choses étonnantes de l’espace autrement inconcevables. Ces photos lui disaient ma passion pour lui, et quand je les revois maintenant, je me rappelle à quel point c’était vrai que je l’aimais, déjà, le 26 décembre 2005. J’utilisais l’espace comme un vocable : « amour », « beauté » , « grandeur », « vie », selon le moment, et ce que je ressentais.

Je voudrais tant croire, vous savez, à quelque chose, mais je ne le peux pas. Malgré la Passion selon Saint Mathieu. Malgré Dürer. Malgré la sagesse tibétaine, et malgré le Mont Saint-Michel. Malgré l’affection, l’amour et la compassion. Malgré le pardon. Je ne le peux pas. Devant la souffrance aberrante, et une vie dont la trajectoire est une courbe catastrophique, attirée par l’écrasement à ras de terre, l’humanité prie Dieu de « dire seulement une parole » et qu’elle en sera inévitablement guérie ; guérie ! Il ne la dit jamais, bien sûr, cette parole ; rien ne peut parler ni agir ; rien ne pleure, rien ne crée, rien ne protège; rien ne peut être ni bon ni beau, pas davantage que ce quintet de galaxies, photographié par la NASA, et qui n’est après tout que des points de couleur sur fond noir que le hasard et la science nous permettent de « voir ».

Reste ce second regard, très agissant, lui, quand il s’agit d’aimer et de caresser. Ce sont parfois des caresses d’amants, et des épaules solides qui pensent pouvoir porter le monde pour deux. Mais ce sont parfois aussi des caresses de pères présumés, de supposés frères, et des bras solides qui retiennent de force au lit, dérives d’étoiles hors du champs magnifique des galaxies ; rien de beau là, que du froid et de la mort.

Mais pour l'instant, je vis, et j'y tiens. C'est déjà ça.

jeudi 27 août 2009

Séquelles inattendues, et nouveau genre


Source : http://interstices.info/jcms/c_45638/openvibe-un-logiciel-pour-les-interfaces-cerveau-ordinateur

Il fait parfaitement beau, pas un nuage dans le ciel, plein soleil, air frais et sec, temps à se sentir bien dans sa peau, l’esprit en paix, plusieurs projets pour la journée encore longue à venir. Et pourtant, j’irais me recoucher, dormir encore un bon coup. Conséquence du retour au boulot : plusieurs groupes, déjà, de rencontrés ; la fatigue, inévitable, après les longues vacances. Le corps a perdu l’habitude de ces poussées d’adrénaline, nécessaires, en fait inévitables, pour soutenir la performance des trois heures du spectacle où le public n’est jamais gagné d’avance, mais où il n’y a jamais rien à jouer sinon le savoir pour lequel il faut convaincre, et sinon l’ego – qui peut tout aussi bien être flatté et enorgueilli que sérieusement écorché et mis à vif.

J’ai eu du plaisir à retrouver les étudiants. Mais je suis claqué, claqué pour de vrai. Et il y a encore demain, vendredi, un cours-groupe à rencontrer, à 15h00 ! Un vendredi ! Quelle idée ! Obstacle supplémentaire, il me faudra me battre contre un horaire désolant !

J’irais donc me recoucher, mais je rencontre un médecin spécialiste cet après-midi, à l’hôpital. Un suivi, pour une découverte plutôt récente, de la présence de lésions au cerveau, partie gauche, tout près de l’hypothalamus. Ce n’est ni un cancer, ni de la sclérose en plaques, ni de l’épilepsie. C’est une « zone de douleur » clairement visible, nettement identifiée, qui n’est pas héréditaire, mais bel et bien acquise, effet probable d’un traumatisme (je me demande bien lequel !), et générant depuis belle lurette des migraines violentes, des spasmes nocturnes spectaculaires, des étourdissements fréquents, et bien sûr, de l’anxiété, de la fatigue, du grand dérangement plutôt que du grand mal. ( Le « grand mal », ici, est plutôt dans la source génératrice de la chose que dans la chose elle-même. )

Bref, le stress post-traumatique rejoint ici la biochimie. Et dans les deux cas, il faut traiter, ce qui n’est pas évident. Complication supplémentaire, mon travail lui-même, par ce qu’il exige de moi, physiquement, et par ce qu’il déclenche comme productions hormonales et neurologiques, est peut-être contre-indiqué, merde ! Je fais quoi pour vivre mieux ? Il fait si beau, et frais, et sec, et bref… me faut bien vivre !

Toujours est-il qu’il y a des traces probables, dans mon cerveau, de ce qui m’est arrivé naguère. Ça me rappelle, tiens, ce que M. Lebeau me disait lors de la première entrevue :

- Sais-tu ce que ça fait, l’abus sexuel, sur le corps d’un enfant de 5 ou 6 ans ? Hé bien, c’est comme brancher une ampoule de 100 watts dans une prise 220 volts.

La décharge est puissante, et ça laisse des traces… Et dans mon cas, les traces sont des lésions, provoquant précisément des activités électriques cérébrales tout à fait anormales, et fortement marquées…

Je ne savais trop si je devais parler de ça, écrire là-dessus. Mais comme toutes les personnes qui ont subi des sévices devraient savoir ça, et faire vérifier, au cas où… On est ici dans les nouvelles technologies, et dans des avenues inédites de la médecine qui auraient conforté le docteur Freud – d’abord neurologue, si je me rappelle bien.

Et dire que Victor – mon chien – dort à mes pieds. Le chanceux !

vendredi 21 août 2009

Le pas bon


Source de l'image: http://some-cool-stuff.blogspot.com/2009_01_01_archive.html

Ça vient tout juste de me tomber sous les yeux ; ces lignes sont le résumé d’une recherche fondamentale en médecine et en psychologie, publié tout récemment sur Internet. Elles disent ceci :

Cette étude montre l’existence d’un lien entre inaptitude à l’eps [l’éducation physique et sportive] et vécu d’abus sexuel. L’expression de la souffrance psychique au travers d’une demande de certificat pour inaptitude à l’eps est moins repérable que des conduites à risque « bruyantes ». Par conséquent, toute demande d’inaptitude à l’eps de longue durée (annuelle ou de plus de trois mois) doit attirer l’attention des professionnels. Celles de courte durée et qui se répètent doivent faire l’objet d’une vigilance accrue, puisqu’elles ne sont pas contrôlées par le médecin scolaire. Ces situations d’inaptitudes ne peuvent être systématiquement rapprochées d’un vécu d’abus sexuel, mais elles sont une bonne occasion d’évaluer la santé psychique de l’adolescent, la qualité de son soutien social et du fonctionnement familial. Cette recherche apporte des premiers constats qu’il s’agira de compléter par des travaux ultérieurs.

Sans faire de la démagogie facile, j’aurais pu, comme on dit, la leur dicter, leur conclusion, avant même qu’ils ne la fassent, leur recherche, et toutes les victimes de sévices sexuels auraient pu la leur suggérer aussi. Mauvais souvenir, pour moi, que ce sport imposé, et valorisé par les meilleurs parce qu’il y avait les pas bons ; tourment sans nom que de devoir exiger de mon corps, source de toutes les hontes, une habileté si éminemment sexuée, impossible à manifester parce que bloquée dans un lit d’enfant où il se passait des choses innommables et du reste raturées comme autant de lésions faites à mon cerveau ; supplice insupportable que de devoir me déshabiller parmi d’autres, et supporter le regard du prof évaluant ma performance, un cromagnon du nom de B., qui n’attendait que l’occasion de s’abattre sur l’incapable, la plupart du temps un gros qui n’y était pour rien, merde, dans le fait d’être gros, pas plus que j’y étais pour quelque chose dans la haine que je ressentais pour mon propre corps sans blessure visible, et pourtant si profondément meurtri, et qui n’avait pas besoin, en prime, d’être insulté gratuitement ; je survivais tout juste sous des vêtements fades, insipides et peu coûteux, essentiellement insignifiants et n’attirant jamais le regard, sauf peut-être, dans l’institution de riches que je fréquentais, de la pitié, parfois, pour cette pauvreté si clairement étalée ; comment aurais-je pu devenir la fierté du crétin nommé B., et l’idole de ma classe, quand je ne songeais, toujours, qu’à prolonger ma vie et à éviter le suicide, à terme inévitable, et qui me terrifiait ? Hé bien oui, messieurs dames de l’enquête, évidemment que je fuguais tout le temps, et que je me déclarais malade, très, mais vraiment très souvent, au point qu’un prof, l’abbé Caron, que j’aimais par ailleurs beaucoup, et qui a été le seul, je crois, à s’inquiéter suffisamment pour appeler ma mère, l’abbé Caron, dis-je, m’avait surnommé, une fois, la «personne alitée». J’ai jamais oublié.

Bizarre, parce que j’aime la gym, maintenant ; j’ai réappris ce plaisir, comme quelques autres joies de l'existence. Mais je ne le dois en rien, mais vraiment en rien, à l’EPS de mon enfance et de mon adolescence, et aux personnes profondément bornées qui professaient dans le domaine. « Mens sana in corpore sano » avait beuglé B. dès le premier cours, mais comme ça sonnait telle une menace, et presque un diktat nazi, la sagesse latine a eu comme effet, sur moi, d’isoler plus radicalement que jamais le «mens» de mon «corpore», dissociation qu’il m’a fallu des années à rattacher. On ne recolle pas si facilement la tête après la décapitation.

( Je dédie ce texte à M. R. B., éminent pédagogue, au nom de tous les gros, de tous les squelletiques, de tous les faiblards, de tous les apeurés, de tous les lunatiques et de tous les inférieurs qu’il a si généralement et généreusement insultés ! )

Source de l’article : http://www.em-consulte.com/article/194039