jeudi 26 novembre 2009
L'enfant qui ne savait plus rien
lundi 23 novembre 2009
Cool !
jeudi 19 novembre 2009
Chroniques parentales
jeudi 12 novembre 2009
« Out of band »
« Je prends connaissance et conscience, à nouveau, de toute mon histoire, et je vois bien que le « vol » est isolé du reste, qu'incroyablement, scandaleusement, il a gâché ma vie, tout bloqué, et que je suis resté seul avec ça, sans explication, abandonné et terrorisé. Terrorisé à l'idée de dévoiler, terrorisé à l'idée de m'identifier, terrorisé par cette obligation fatale d’être moi-même un voleur, par cette peur panique de voler.
Je sais que j'ai refusé de m'identifier à mon père, et que malgré tout l’angoisse sexuelle m’habite, me stimule, me ronge et me détruit. Pourquoi ai-je échoué à ne pas m'identifier à ma mère, alors que malgré tout je me sens inévitablement voleur, et perpétuellement soupçonné de vol ? Et elle, comment fait-elle pour ne pas se sentir coupable? Elle fouille constamment dans la vie des autres; elle passe des commentaires désobligeants; elle moralise; elle « donne ordre »; elle se sent supérieure; elle se sent intelligente; elle se croit admirée; elle se croit « tête d'homme sur corps de femme »; mais comment fait-elle donc pour ne pas se sentir coupable ? A-t-elle des limites ? »
mardi 10 novembre 2009
François Péraldi
jeudi 5 novembre 2009
Honte
mardi 3 novembre 2009
Un homme, la nuit
vendredi 30 octobre 2009
Vers l'unité de soi
mardi 27 octobre 2009
Petit essai sur l'amnésie
lundi 26 octobre 2009
Parc Lafontaine, Montréal, fin octobre 2009
( Quel plaisir ce serait de convier là les amis virtuels qui me semblent, déjà, devenir de vrais amis ! )
mardi 20 octobre 2009
Haine archaïque
vendredi 16 octobre 2009
Écrire comme ça, comme ça vient
jeudi 8 octobre 2009
Douleur ( lésions, et dissociation )
vendredi 2 octobre 2009
Traumatisme de la naissance

Je me sens mal depuis plusieurs jours. Et je n’arrive plus à écrire. Je suis un peu enrhumé, mais ce n’est pas ça le problème, c’est bel et bien une petite poussée d’angoisse qui me paralyse, un petit regain dépressif ( figure de mots que je ne corrigerai pas, la dépression étant une sorte de cancer à danger incessant de recrudescence… ) Bref, c’est en ce moment la morne plaine : je me reconnais bien là, dans ces périodes où je m’isolerais complètement, et où, même pour recevoir mon chum, que j’adore pourtant, et qui me le rend bien, - et qui vient me rejoindre demain ! - je ne trouve pas l’énergie qu’il faudrait pour faire un peu de ménage, et le recevoir correctement. Il me semble pourtant qu’on est plus beau quand l’environnement – la cuisine, le salon, la chambre à coucher, - a belle allure ! Je m’habitue à l’idée, ce soir, que je ferai dur demain soir – ce qui est embêtant, voyez-vous, mon chum étant un pétard peu importe le contexte ! Je veux bien me forcer à quelque chose ce soir, mais ce sera à écrire. Il s’ensuit parfois une douceur d’exception, pleine et raffinée, qui ressemble à un verre de Sauternes bu très lentement, et en agréable compagnie. Ça donne, aussi et surtout, du bonheur, et je prends là-dessus tout ce qui passe, tout ce que je peux.
Je ne regrette rien de ce que j’ai écrit récemment, bien au contraire. J’ai eu, quand j’ai rédigé « La voleuse », l’impression très nette, évidente, ressentie jusque dans mes cellules, fières résistantes et pleines de vie, que je « traversais » quelque chose, une barrière psychique longtemps infranchissable, et que je « passais », bel et bien, du côté de la liberté. Et tout ça si longtemps, pourtant, après que François Péraldi eut identifié le rôle fondamental, dans mon histoire, de la « voleuse », de ma jeune mère qui ne voulait jamais « payer » et qui se butait, en permanence, sur l’avidité présumée de vampires suceurs de fric. Ce « quelque chose de terrible », dont Péraldi me parlait si souvent, et qui m’était, disait-il, arrivé réellement, ( noyau d’une névrose qui allait, des années durant, marcotter dans un terreau fertile, ) c’était d’abord cette histoire d’une tentative de vol dans un magasin de chaussures, l’appel ( peut-être ) à la police, ou à mon père, les larmes de ma mère, et le discours moralisateur qu’elle m’a servi sur le chemin de retour, quant aux «erreurs » qu’il fallait « oublier» ; étonnant, mais c’est du ton de ma mère dont je me rappelle surtout, le ton qu’elle avait pour me convaincre de la rectitude de ce sur quoi elle philosophait la voix tremblante.
Mais pour pouvoir faire le récit de cette mésaventure, encore fallait-il que je m’en souvienne précisément. C’est un fait, désormais. Et il fallait que je raconte cet incident, ce « quelque chose de terrible »; c’était devenu un préalable à la continuation du récit essentiel. C’est fait maintenant; mais il en reste encore à raconter, et que ça concerne mon père, ou ma mère, ma famille ou moi, le récit de choses lourdes, gênantes, embarrassantes, reste toujours difficile à faire. Et il s’en trouve toujours, bien sûr, pour appeler à la censure, et pour dire qu’on n’a aucun droit à la chronique de ce qui nous a pourtant fabriqués, et que Père et Mère tu honoreras à tout jamais, et sans condition, c’est bien connu. Laisse ton père et ta mère tranquilles, là où ils sont – en fait ils sont enterrés côte à côte, ils sont morts, ils sont inexistants, comme s’ils n’avaient jamais vécu, sauf dans les souvenirs de leurs proches, et dans les miens, bien entendu, et c’est dans ce lieu qu’on appelle la mémoire qu’ils sont encore terriblement vivants, et agissants. Voilà pourquoi je parle, je raconte, j’explique, parce qu’il est hors de question qu’ils déterminent ma vie jusqu’à ma mort, comme Dieu agit sur ceux qui ont le malheur de croire en lui, en son jugement, en sa puissance, et surtout, en son rejet.
Du reste, ma mère a-t-elle, elle, voulu de moi ? A-t-elle déjà voulu me tuer, et ce, bien avant que je la concurrence dans le désir de mon père, et de mon frère aîné, qu’elle admirait tant ? Comme ces questions sont pertinentes, elles justifient, bien sûr, a postériori, la relation du crime de ma mère. Et elles nécessitent, ici, quelques explications supplémentaires. Le lecteur – si j’en ai ! – pourra douter de ce que je vais raconter, je l'imagine facilement. J’y vais quand même dans la poursuite de l’histoire, en essayant de m’en tenir qu’aux faits, tels que vécus, tels que racontés.
Un jour, c’était durant la deuxième année de la psychanalyse, je raconte ce rêve à François Péraldi :
- Je marche sur la rue Sherbrooke, vers l’ouest, en direction de votre maison, Dr Péraldi. La rue me semble immense, sans fin. Il y a un terrain vague à ma droite, et je me dis que j’ai toujours pensé qu’il s’agissait là d’un cimetière. Je sens du froid à l’arrière de ma tête, je touche, je sens que ma tête est rasée, là, sans cheveux tout au moins, et qu’il y a une crevasse profonde dans la boîte crânienne, recouverte par de la peau, comme une fente, et…
- Et « fente », ça vous fait penser à quoi ?
- Hum… Tiens, à la naissance d’Athéna, d’un coup de hache dans la tête de Zeus !
- Exactement ! C’est ça. C’est une métaphore de votre propre naissance, dont vous n’avez qu’inversé les éléments. La fente est dans votre tête au lieu de votre tête dans la « fente » de votre mère. Racontez-moi ce que vous savez de votre naissance, ce qu’on vous en a dit.
- Je devais avoir 6 ou 7 ans, pas plus que ça, parce que ça se passait dans la cuisine, et que je me tenais au dos d’une chaise, chaise qui était plus haute que moi. Ma mère faisait la vaisselle. Et elle se mit à me raconter sa grossesse, son accouchement, la période difficile que ces neuf mois avaient été pour elle. Je l’écoutais sans dire un mot. Et je ne savais absolument pas quel besoin elle avait de me raconter ça, à ce moment-là. Mais ça ressemblait à un reproche, et même à un règlement de compte. « Je suis devenue enceinte de toi dans la nuit du 2 juillet. On avait eu de la visite au chalet cette journée-là, on s’était racontés des histoires un peu… lestes, des histoires d’adulte, et le soir, on s’est laissé aller, ton père et moi. Je suis tombée enceinte. On ne devait pas. On n’avait pas d’argent, et pendant toute ma grossesse, je me suis demandé comment on allait payer les coûts de l’accouchement – c’était avant l’assurance-maladie – et d’un troisième enfant. Ça s’est arrangé, finalement, quelqu’un a payé [ je n’ai jamais su qui, secret rigoureusement gardé ! ] mais pendant ma grossesse, j’ai déboulé l’escalier, et j’ai dû garder le lit plusieurs semaines, sinon je risquais de perdre le bébé – c’était moi, c’était de moi dont elle parlait. Finalement, un mois plus vite que prévu, les eaux ont crevé, et la tête s’est engagée – ma tête ! – et je suis allée d’urgence à l’hôpital. Mais tout s’est arrêté, pendant trois jours, tu avais commencé à sortir, et puis plus rien, pas de contraction, pas de bébé. Le Dr Labrie a dit à ton père que tu serais probablement mort à la naissance, mais moi, on ne m’a rien dit, pour ne pas m’inquiéter. Au troisième jour, le docteur a décidé de provoquer l’accouchement. Et tu es arrivé pendant que je m’étais levée pour aller à la toilette… » J’étais déjà très malheureux à cet âge-là, et écoutant ce récit terrifiant, j’ai hurlé à ma mère, mot pour mot : « J’aurais dû mourir là ! » Et je me suis enfui.
- J’aurais dû mourir là ?
- Oui, mourir dans l’inconscience, et éviter de tant souffrir d’angoisses, petit bonhomme que j’étais qui ne comprenait rien de son anomalie, mais qui en avait affreusement honte, j'avais des angoisses même sur le chemin de l’école.
- Le chemin de l’école, la rue Sherbrooke…
- Oui.
- « J’aurais dû mourir là » se comprend de deux manières, vous en êtes conscient ?
- Je le comprends, oui, là, maintenant.
- Vous m’avez dit que votre jeune sœur souffrait d’angoisses terribles dans les avions ?
- Oui.
- Vous avez pensé que vous avez blessé votre mère, et peut-être même que vous lui avez volé quelque chose ?
- Oui.
- Et vous avez parfaitement compris que vous auriez dû mourir, dans l’escalier, quand et puisque vous ne vouliez plus « sortir ». [ Ce n’était pas une question, c’était une affirmation. ]
- S’est-elle fait débouler pour avorter ? J’ai lu quelque part que la femme de Jung avait fait ça en apprenant que son mari la trompait.
- C’est possible. On ne saura jamais. Mais ça a été pratique courante chez les femmes, pendant longtemps, de mettre fin à une grossesse non désirée par des moyens de grand-mère… Reste que le fœtus comprend comme il le peut ; il est comme dans un bain d’angoisse.
- J’ai de la difficulté à y croire.
J’ai entendu M. Péraldi se caler dans son fauteuil ; et comme toujours, quand quelque chose de majeur venait d’être dit, il mit fin à la séance. « Le temps qui vous est imparti est terminé. »
J’ai raconté tout cela, récemment, à la Dre Plante. Elle ne s’est guère éloignée des interprétations de François Péraldi. Elle m’a dit que trois jours d’attente, pour une naissance, c’était très long, que normalement il aurait dû y avoir césarienne, que la vie de la mère tout autant que du bébé était en danger, et qu’il n’était pas impossible, non, qu’il y ait eu désir de mort, durant la grossesse comme durant l’accouchement.
Quant à moi, je me suis senti, plus tard, obligé de rembourser ma mère ! Je reviendrai là-dessus. Mais ce qui m’est resté, à tout jamais, c’est le souvenir de la rage de ma mère, de la résurgence de ses sentiments ambivalents pendant sa grossesse, et de la compréhension très nette que j’en ai eue. « J’aurais dû mourir là ! » : c’est certes ce qu’on peut appeler, sans crainte d’exagérer, l’expression d’un traumatisme majeur.
En guise d’appendice, ce rêve, de novembre 2001, tel que je l’ai noté à l’époque :
J’ai rêvé cette nuit que je voyais et entendais maman enceinte raconter qu’elle voulait et prétendait contrôler de façon absolue le bébé qu’elle portait en elle; il s’agissait de moi. En tout cas elle prétendait contrôler complètement le bébé, agir de telle sorte que le bébé fasse exactement ce qu’elle voulait.
Puis je me retrouvais chez le Dr Péraldi. Je racontais la chose, en fait la chose était sue d’ores et déjà. Le divan du docteur était dans le sens inverse, et face à un placard vide, où il ne restait que des cintres. Le placard était vert. Le Dr Péraldi me disait consciemment que ma mère était morte, et que lui aussi était mort, « qu’il fallait que je crois à cela, et que ce que j’apprendrais désormais, il faudrait que j’y crois aussi, parce qu’il n’y avait plus moyen de vérifier directement auprès de ma mère. »
PS : Merci au Chum, c’est lui qui m’a fait écrire ce soir, cette nuit.
mardi 22 septembre 2009
Fin d'été, cette fois-ci à Montréal !
L'été décampe, l'automne approche, même si le thermomètre donne encore quelque illusion... Ça a permis une randonnée estivale au Parc des Îles, dimanche dernier, avec mon chum, comme de juste, et cette ( belle ? ) photo de Montréal, prise du pont Jacques-Cartier. Superbe promenade, que de traverser le pont à pied, pour gagner un des plus beaux parcs urbains au monde... ( Ouais, j'exagère un peu, mais il le faut bien, les Montréalais profitent si peu de leurs parcs, et de celui-là, en particulier ! )
En prenant la photo, je pensais au copain prétendument à l'ouest dans tous les sens du terme, et qui me disait, récemment, préférer Montréal à Québec. La chose n'est pas si rare, tiens, tous les Premiers ministres du Québec se hâtant, c'est bien connu, de quitter la capitale pour la métropole dès que possible ! ( L'actuel préfère Sherbrooke, ce qui se passera de commentaires ! ) V, cette photo de Montréal, je te l'offre. Et puis...



mardi 15 septembre 2009
La voleuse

Il y a dix ans ces jours-ci, je voyais ma mère pour la dernière fois ; un cancer foudroyant avait nécessité une chirurgie d’urgence en septembre 1999, chirurgie assez agressive, au dire même de la spécialiste qui l’avait opérée, pour retirer les métastases qui se répandaient rapidement du sein vers l’omoplate. Ma mère s’était, en apparence, étonnamment bien remise de cette opération. Il y avait bien eu le lendemain comme tel, où elle avait déliré un peu : elle voyait de gros tuyaux suspendus au plafond de sa chambre, et elle demandait avec insistance à ce qu’on les retire ! Sa voisine de chambre en rigolait de bon cœur. Mais dès le surlendemain, elle allait fort bien, assise à l’indienne dans son lit d’hôpital, écoutant la jasette de sa famille réunie autour d’elle, elle sourire en coin, comblée par la présence sécurisante des siens. Elle vivait toujours, et dévorait, signe de santé, le gâteau au fromage que j’étais allé me chercher à la cafétéria. J’en ai été quitte pour aller m’en chercher un second, en même temps que d’autres sucreries que ma mère réclamait… Ça a été le dernier cadeau que je lui ai offert, ça a été la dernière journée où je l’ai vue vivante, heureuse, croyant encore qu’elle en avait pour au moins 10 ans, la durée de vie prévue de ses placements ! Elle a quitté l’hôpital peu de temps après, pour un suivi à domicile. Elle a vu ses médecins régulièrement, dont son cardiologue exactement deux jours avant l’arrêt du cœur qui devait la foudroyer un dimanche matin, juste après son petit déjeuner. « Je n’ai rien vu venir », devait-il nous assurer, à tous, lui-même foudroyé par cette mort imprévue, et c’était certainement exact. De toute façon, qu’y avait-il à faire, une fois la grande faucheuse passée par là ? Au soir de sa mort, ma jeune sœur a lavé la vaisselle du déjeuner de ma mère, laissée en plan sur le comptoir de la cuisine, et rien ne m’a plus frappé que ce détail illustrant au vif ce qu’est la disparition définitive.
Le dimanche de sa mort, je suis arrivé à Québec trop tard, et de toute façon, ma mère est morte seule, dans les mains de médecins qui tentaient d’ultimes manœuvres de réanimation. Je suis resté auprès de son corps déjà inerte, froid, rigide même, pendant au moins une heure, peut-être davantage. Ma mère, morte, là, sur le lit, ses petits bas blancs toujours sur ses pieds, ses vêtements de nuit toujours sur elle, tout témoignait d’une mort subite. Je lui touchais la main, la joue, les cheveux ; je lui parlais, la priais, priais ; j’espérais sentir sa présence et percevoir un « signe », en vain, évidemment; je lui faisais mes adieux, bien trop jeune encore, me semblait-il, pour perdre ma mère. Depuis douze années exactement, depuis seulement douze ans, nous avions pris l’habitude de nous parler librement, pour de vrai, et avec beaucoup d’affection. À la fin de sa vie, ma mère donnait beaucoup. Elle qui avait été si économe de tout, y compris de sa réputation, et de l’image à donner en famille, sur la rue Cartier, et au reste du monde; elle pour qui, pendant si longtemps, la vérité n’avait eu que peu d’importance en regard de ce que les autres, tous les autres, devaient penser des formes et des faits la concernant; elle, ma mère, au déclin de sa vie, s’ouvrait enfin ; elle m’a écouté, elle m’a soutenu, elle ne m’a rien reproché, ne m’a demandé ni silence, ni compromission, bien au contraire ; à la violence que je lui ai racontée, elle m’a répondu par le récit de la violence qu’elle subissait d’un second mariage mal réfléchi, c’est le moins qu’on puisse en dire ; elle ne m’a jamais trahi, elle m’a cru et n’a rien remis en question ; elle-même m’avait ouvert la porte au récit authentique de ma vie et de la sienne dans la nuit de mon anniversaire, ce douze ans avant sa mort, jour marqué d’une pierre dans l’histoire de nos rapports. La mère que j’aime, qui me manque, c’est celle-là, au contraire de la femme fière, froide et narcissique de mon enfance. « On ne vous embrassait pas beaucoup, me disait-elle, mais c’était comme ça, on croyait bien faire comme ça ». J’avais dans l’idée, bien sûr, plusieurs de mes oncles et tantes qui embrassaient, eux et elles, beaucoup leurs enfants.
Je dois beaucoup à ma mère, à commencer par la vie, de justesse, mais quand même, et certainement, aussi, ma ténacité à me scolariser, alors que tout lâchait dans ma tête à l’adolescence. Ma mère a étudié à ma place, pour elle et pour moi, donnant beaucoup de temps à l’adolescent égaré et suicidaire que j’étais. Elle tenait certainement à ce que je réussisse, et pourtant n’hésitait pas à m’écorcher cruellement au passage, me répétant, publiquement, et parfois devant mes rares amis, des mots durs et méprisants qu’avaient prononcés à mon sujet telle ou telle personne avec laquelle ma mère tenait à avoir des relations valorisantes, malgré l’embarras humiliant que lui causaient, pour des raisons différentes, mon père et moi. De ses quatre enfants, j’ai été sûrement celui dont l’existence même l’a déçue et humiliée le plus. Elle m’en voulait de ça, pour ça, du scandale contenu dans cet enfant trop maigre, trop triste, et si peu viril, et certainement, aussi, de ce qu’elle devinait derrière la pitoyable réalité de son jeune fils, et qu’elle vivait comme un outrage à sa propre féminité. Elle ne se croyait pas belle, du moins pas autant que sa sœur, et pas autant qu’elle l’aurait souhaité pour vivre une vie opulente et réussie ; elle reprochait certes à cette laideur supposée les choix médiocres de vie qu’elle avait dû s’imposer. « Quand je sortais avec ton père, je le voyais patiner avec son grand ami, qu’il ne quittait jamais, et je me posais des questions, oui. » C’était là un des aveux les plus lourds de sens qu’elle m’ait faits, comme lorsqu’elle m’a révélé à quel point mon père avait peur de son homosexualité latente. « Il me parlait souvent, la nuit, lorsqu’il était découragé de lui-même, de cette peur qu’il avait, et qu’il associait à de l’impuissance. Il avait bien eu quelques contacts sexuels homosexuels quand il était jeune garçon, mais ça n’avait pas vraiment d’importance. Il aurait aimé tellement avoir des hommes à commander…» J’avais bondi à ces propos, et j’en ai été longtemps secoué. A-t-elle cru qu’il fallait répondre autrement que par son corps d’épouse et de mère, au désir de mon père ? A-t-elle pensé qu’il fallait m’envoyer vers lui, sans pour autant ni voir ni savoir ce qu’il allait advenir ?
Je me rappelle très bien, pourtant, qu’elle a vu, une nuit, quelque chose, dont elle a affecté d'en rire, plusieurs jours durant, prétendant que mon père dormait si dur qu’il ne savait pas ce qu’il faisait, la nuit, dans la cuisine, avec un de ses enfants qu’il devait amener faire pipi… « Marcel dormait tellement que… Richard était sur la machine à coudre et… Il se croyait aux toilettes et… » Rires de l’entourage. Je me rappelle que moi, figé, incommodé, je ne riais pas du tout. Pas davantage que je ne rirai quand, trois ou quatre ans plus tard, elle me parlera, un midi, seule avec moi dans cette même cuisine, d’une émission de radio qu’elle avait écoutée le matin même, et qui parlait de kleptomanie. Je ne riais pas de mon père noctambule, je savais ce qu'il en était. Je ne riais pas de la kleptomanie de ma mère, je savais de quoi il en retournait. J’étais depuis longtemps le complice de ma mère, et elle aussi, elle en savait beaucoup. C’est elle qui m’a fait taire, c’est elle qui a sacrifié son petit garçon au risque d'un malheur intense et insensé. Et c’est elle, bien sûr, qui l’a sauvé du désastre ultime qu’auraient été un échec scolaire et un suicide, actes qui auraient parlé malgré moi et malgré elle. Mais jamais, jamais ne lui fallait-il s’intéresser pour de vrai aux malheurs du gamin, jamais ne fallait-il attacher de véritable importance aux alertes que de rares personnes, par exemple cet abbé Caron dont j’ai déjà parlé ici, pouvaient lui faire, parce que ce qui importait par dessus tout, c’était le silence, l’oubli, l’ignorance, la façade. Plus tard, quand je lui dirais : « mais vous ne voyiez donc pas la souffrance de votre petit garçon ? », elle me répondait : « Mais non, tu allais si bien à l’école, personne jamais ne se plaignait de toi, tu ne causais jamais de problème. » Évidemment, elle avait su si bien s’y prendre pour en arriver à cette tranquillité.
Je me suis longtemps demandé, et j’ai demandé à François Péraldi, et j’ai demandé à Thomas Lebeau : « comment, mais comment expliquer qu’un petit garçon, si souvent violé, et si violemment abusé, ait pu se taire si complètement, jusqu’à ne rien se souvenir, ni de son père, ni de son frère aîné, et qu’il ait fait semblant de rien, tout le temps, sauf d’avoir terriblement honte de lui-même en silence ? » Toutes les réponses étaient possibles, bien sûr, et selon les circonstances, telle ou telle allait de soi : la nécessaire survie physique et psychique qui exigeait « l'oubli », la dissociation normale qui abandonne le corps à l’abuseur sans plus rien voir ni savoir, les menaces terrifiantes et proférées de telle sorte qu’elles soient amnésiantes, l’hypothèse maintes fois soulevée – et jamais vraiment crédible - d’ingestion de drogues à mon insu ; et pourtant, il n’y a qu’une vraie réponse en sous-œuvre, qu’une explication vraiment utile à ma famille d’alors, celle que ma mère elle-même m’ait fait taire, ma mère que le Dr Péraldi appelait parfois, quand c’était pertinent de le faire, et pour me forcer à me dégager de ma soumission, de mon aliénation : « la voleuse ». La voleuse, certes, la kleptomane, celle qui s’était crue criminelle, et plus tard, à son grand soulagement, simplement malade et « folle ». Elle m’a fait taire, tout doucement, dans un moment tragique pour elle, dans un moment d’égarement ; elle m’a explicitement demandé de me taire, de ne surtout rien dire à mon père quand, ce jour-là, il allait rentrer du travail. Elle m’a enrobé d’une morale bonbon, que je devais gober telle quelle. J’étais sidéré, un peu craintif ; je me suis fait dire qu’il y avait « des choses qu’on faisait sans savoir pourquoi », et j’ai accepté cette version des faits d’autant plus facilement que je n’avais pas très bien compris, consciemment, ce qui venait de se passer ; j’avais trois ans et deux mois.
Ma mère était belle cette journée-là, resplendissante, même. Je me rappelle parfaitement bien de ses cheveux blonds, des ses lèvres dessinées rouge vif, de sa robe blanche à imprimés fleuris et à décolleté qui laissait voir la fente des seins, ( «Qu’est-ce que tu regardes là, Richard ? » ), du collier de (fausses !) perles accroché à son cou, mais qui soutenait l’air de triomphe, de domination, qu’elle avait ce jour-là; je revois encore son regard fantasque, excité, allumé, comme s’il n’y avait de lumière que pour l’éclairer, elle ; elle était agressive, décidée, jeune, un peu pressée ; c’était en mai, il faisait soleil et chaud, ma petite sœur de cinq mois dormait dans sa poussette, et ma mère m’a dit de « monter à l’arrière du carrosse, et de me tenir après les montants » de la voiture. Je regardais cette petite chose qui dormait, je l’enviais, je l’aurais fait disparaître, elle était de trop dans cette promenade printanière sur la rue Saint-Jean qui nous menait, ma mère et moi, au « Carré d’Youville ». Il y avait là un magasin de souliers, Simard&Voyer, je crois, et ma mère m’avait dit en chemin qu’elle ne voulait que voir, mais rien acheter, « parce que c’était trop cher ». Le magasin était précisément à l’angle de la rue Saint-Jean et de la Côte du Palais. Pas évident d’y faire pénétrer le carrosse ; il était gros, la marche était haute. « Richard, va t’assoir là-bas, et attends-moi », et je m’exécute, bien sûr, en silence, c’est si beau dans ce lieu de luxe, où seul le banc de bois verni où je m’assois me semble vieux et moche. Ma mère fait un essayage, ( des souliers qui lui plaisent ? ), et va pour ça dans une petite pièce au fond du magasin, derrière un rideau. Elle en revient, et j’entends : « c’est trop cher ». On va partir, mais le temps s’arrête ; il y a des cris d’homme et de femme en avant, à la caisse ; ma mère pleure à gros sanglots, gémit: « non, n'appelez pas mon mari, n'appelez pas la police, s'il vous plaît, j'ai des enfants » ; je penche la tête, je regarde par terre, je suis gêné, je cherche volontairement à ne pas comprendre ce qui arrive. Et puis on repart, cette fois pour de bon ; ma mère n’a pas d’aide pour sortir le carrosse du magasin de soulier Simard&Voyer, elle ouvre et tient la porte difficilement, alors tout se heurte à tout, et ma petite sœur qui dort toujours, toute innocence préservée ! On revient vers la maison. Et c’est là, sur le chemin du retour, que ma mère, encore secouée, appelle à ma collaboration, et au silence d’un enfant de trois ans et deux mois, qui paiera le prix fort pour avoir été là, témoin du crime de sa mère. « On ne dit rien à papa quand il va rentrer à la maison », de ça, je me rappelle maintenant parfaitement bien.
Quelques années plus tard, je rentrais de l’école par la cuisine, comme ma mère nous le demandait à tous. J’étais seul avec elle. Elle m’a dit qu’elle avait écouté le matin même, à la radio, un psychiatre parler d’une « maladie », la kleptomanie. Elle a répété le mot plusieurs fois. « C’est involontaire, m’a dit ma mère, c’est plus fort que soi, c’est une maladie, c’est pas la faute du voleur, qui ne veut pas vraiment voler ». C’est ce que j’ai compris. C’est ce qu’elle voulait que je comprenne. Elle n’avait donc pas oublié. Elle présumait que je me rappelais peut-être encore, et qu’il fallait enfin m’expliquer. Je n’ai jamais oublié, ni l’urgence de ses propos, ni l’événement qu’il rappelait désormais à jamais. Il allait avoir, pour l’avenir, une importance considérable, déterminante, même, dans ma vie.
Je sais bien, aujourd’hui, que ma mère, alors, n’a commis qu’un petit larcin, qui n’a rien « rapporté», comme elle disait, sauf la honte. Je sais bien qu’il est plus que probable qu’elle souffrait d’une dépression dite post-partum. Mais ce que je comprends moins facilement, c’est qu’elle m’ait pris comme otage de sa respectabilité, qu’elle ait si facilement présumé de mon silence et de mon oubli, et qu’elle se soit en conséquence cru en devoir de s’aveugler sur les désirs de mon père, voire de mon frère, et sur le silence que je devais là aussi, et au cas où, garder totalement.
Je n’ai jamais parlé de ça à ma mère avant sa mort. J’imagine qu’elle a cru que j’avais tout oublié, et peut-être a-t-elle réussi à le faire elle-même. Comme du reste, je n’ai jamais parlé à mon père. Quant à mon frère, c’est lui qui, finalement, me parlera.
PS : Je vais revoir ce texte dans les jours qui viennent, le préciser, le bonifier ; et il y aura une suite. Mais il est important, maintenant qu’il est écrit, que je le publie tout de suite. Je l’écrivais en silence, dans ma tête, depuis quelques semaines, depuis la plage de Herring Cove. J’ai raconté tout ça à la Dre Plante qui a été lumineuse: un moment exceptionnel, et tout récent, de rencontre. Il faudrait peut-être que je le raconte à Thomas Lebeau. Le Dr Péraldi, dans le temps, avait bien vu. Quelle libération !
mercredi 9 septembre 2009
Fin d'été

Nous sommes allés, Le Chum et moi, passer le dernier long week-end d’été à Québec et à l’Ile d’Orléans. Il a fait, comme tous les Québécois de tout le Québec le savent, un temps splendide, un été tardif superbe, s’accrochant tant qu’il le peut sur les rives du Fleuve avant de régresser vers New York, vers Washington, vers les Carolines, puis vers cette Floride que nos compatriotes fréquentent en masse durant l’hiver ; c’était donc l’été à Québec, encore, un été hésitant à nous quitter, peut-être parce qu’il ne nous a guère gâtés en 2009 – le réchauffement climatique oubliant, cette année semble-t-il, la côte est américaine. Pour ma part, (pardonne-moi là-dessus, Alcib !,) je l’attends avec une patience difficilement contenue, ce réchauffement ! J’adore l’été.
mercredi 2 septembre 2009
L'espace en un mot ( ou petit délire nocturne ! )

La NASA a publié cette photo le 26 décembre 2005. À l’époque, je l’ai déjà écrit, j’allais souvent sur le site de l’organisation contempler les photos de l’univers qu’elle publiait jour après jour. J’étais fasciné, souvent interloqué, par l’incroyable beauté du cosmos, insaisissable à l’œil nu, inimaginable sans le télescope, existant bien avant l’émergence même de la conscience, et je me demandais comment une pareille magnificence pouvait exister, en soi, sans qu’elle ne se contemple elle-même, sans un regard et une pensée pour lui prêter un sens, sinon une existence. Et pourtant cela existe, bêtement, cela rugit, s’engouffre, absorbe, se tord et se stratifie; cela s’étend dans l’univers et le déchire, merveille d’entre les merveilles, absurdité radicale, parade ignorante, fusion insensée, tout éclaté de rien, peut-être de ci de là porteur de vie, mais qui sait ? On ne saura jamais, l’espèce humaine est seule, le doute persistera.
J’envoyais certaines de ces photos à JM. C’est de lui que j’ai appris à voir ces choses étonnantes de l’espace autrement inconcevables. Ces photos lui disaient ma passion pour lui, et quand je les revois maintenant, je me rappelle à quel point c’était vrai que je l’aimais, déjà, le 26 décembre 2005. J’utilisais l’espace comme un vocable : « amour », « beauté » , « grandeur », « vie », selon le moment, et ce que je ressentais.
Je voudrais tant croire, vous savez, à quelque chose, mais je ne le peux pas. Malgré la Passion selon Saint Mathieu. Malgré Dürer. Malgré la sagesse tibétaine, et malgré le Mont Saint-Michel. Malgré l’affection, l’amour et la compassion. Malgré le pardon. Je ne le peux pas. Devant la souffrance aberrante, et une vie dont la trajectoire est une courbe catastrophique, attirée par l’écrasement à ras de terre, l’humanité prie Dieu de « dire seulement une parole » et qu’elle en sera inévitablement guérie ; guérie ! Il ne la dit jamais, bien sûr, cette parole ; rien ne peut parler ni agir ; rien ne pleure, rien ne crée, rien ne protège; rien ne peut être ni bon ni beau, pas davantage que ce quintet de galaxies, photographié par la NASA, et qui n’est après tout que des points de couleur sur fond noir que le hasard et la science nous permettent de « voir ».
Reste ce second regard, très agissant, lui, quand il s’agit d’aimer et de caresser. Ce sont parfois des caresses d’amants, et des épaules solides qui pensent pouvoir porter le monde pour deux. Mais ce sont parfois aussi des caresses de pères présumés, de supposés frères, et des bras solides qui retiennent de force au lit, dérives d’étoiles hors du champs magnifique des galaxies ; rien de beau là, que du froid et de la mort.
Mais pour l'instant, je vis, et j'y tiens. C'est déjà ça.
jeudi 27 août 2009
Séquelles inattendues, et nouveau genre

Source : http://interstices.info/jcms/c_45638/openvibe-un-logiciel-pour-les-interfaces-cerveau-ordinateur
Il fait parfaitement beau, pas un nuage dans le ciel, plein soleil, air frais et sec, temps à se sentir bien dans sa peau, l’esprit en paix, plusieurs projets pour la journée encore longue à venir. Et pourtant, j’irais me recoucher, dormir encore un bon coup. Conséquence du retour au boulot : plusieurs groupes, déjà, de rencontrés ; la fatigue, inévitable, après les longues vacances. Le corps a perdu l’habitude de ces poussées d’adrénaline, nécessaires, en fait inévitables, pour soutenir la performance des trois heures du spectacle où le public n’est jamais gagné d’avance, mais où il n’y a jamais rien à jouer sinon le savoir pour lequel il faut convaincre, et sinon l’ego – qui peut tout aussi bien être flatté et enorgueilli que sérieusement écorché et mis à vif.
- Sais-tu ce que ça fait, l’abus sexuel, sur le corps d’un enfant de 5 ou 6 ans ? Hé bien, c’est comme brancher une ampoule de 100 watts dans une prise 220 volts.
La décharge est puissante, et ça laisse des traces… Et dans mon cas, les traces sont des lésions, provoquant précisément des activités électriques cérébrales tout à fait anormales, et fortement marquées…
vendredi 21 août 2009
Le pas bon

Source de l'image: http://some-cool-stuff.blogspot.com/2009_01_01_archive.html
Ça vient tout juste de me tomber sous les yeux ; ces lignes sont le résumé d’une recherche fondamentale en médecine et en psychologie, publié tout récemment sur Internet. Elles disent ceci :
Cette étude montre l’existence d’un lien entre inaptitude à l’eps [l’éducation physique et sportive] et vécu d’abus sexuel. L’expression de la souffrance psychique au travers d’une demande de certificat pour inaptitude à l’eps est moins repérable que des conduites à risque « bruyantes ». Par conséquent, toute demande d’inaptitude à l’eps de longue durée (annuelle ou de plus de trois mois) doit attirer l’attention des professionnels. Celles de courte durée et qui se répètent doivent faire l’objet d’une vigilance accrue, puisqu’elles ne sont pas contrôlées par le médecin scolaire. Ces situations d’inaptitudes ne peuvent être systématiquement rapprochées d’un vécu d’abus sexuel, mais elles sont une bonne occasion d’évaluer la santé psychique de l’adolescent, la qualité de son soutien social et du fonctionnement familial. Cette recherche apporte des premiers constats qu’il s’agira de compléter par des travaux ultérieurs.














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