lundi 20 juin 2011
L'enfant qui ne voulait pas de nom ( 2e partie; fin. )
Saint Sébastien: oeuvre de Anthony Gayton, 2002.
Un enfant renonce à son nom, quand le nom qu’il porte le piège dans l’intimité la plus grande qui soit, celle du père et de son fils, intimité tellement dangereuse, et impossible à endurer pour l’enfant, qu’il ne peut plus accuser publiquement de son nom, ni l’écrire, ni même le «recréer», à l’adolescence, et pour l’usage qu’il voudra bien en faire, comme une personne libre. J’ai renoncé à mon nom. Déjà, petit enfant, je mentais là-dessus, je m’inventais un nom qui n’était pas le mien. L’idée même de toute intimité avec mon père m’était devenue totalement insupportable; je fantasmais l’horreur de sentir très réellement de la vermine pénétrer sans problème les pores de ma peau pour souiller l’en dedans, m’empoisonner peu à peu, et me saloper le cerveau jusqu’à l’égarer complètement.
L’enfant qui sait qu’il y a eu inceste, crime, menace, pollution, se ferme au nom de son père, parce qu’il le sent comme un agent pollueur. Il s’y ferme, rejette ce nom, en a honte. Pour cacher cette intimité intolérable, le petit garçon n’a que deux stratégies possibles: l’oublier, ou nier même qu’elle ait pu exister. J’ai oublié mon nom, le nom de mon père, comme j’ai oublié ce qui s’est passé entre nous deux. J’ai oublié, et j’ai nié. Mieux valait ne rien lui devoir de ce qui pouvait révéler, une expérience intime terrible. Alors, j’ai tout nié, en bloc. Très tôt, petit enfant déjà, j’ai nié que je pouvais lui ressembler ( et de fait, je ne lui ressemble pas du tout ), j’ai nié que je pouvais avoir quelque affinité avec lui, j’ai nié que je pouvais avoir quelque identité de caractère avec lui, et j’ai même, quand il m’a fallu, comme tous les adolescents, me faire un nom, nier que je puisse porter le sien. Si j’avais pu, c’est — comme Trudeau — le nom de ma mère que j’aurais porté, encore que ma mère était fière de porter le nom de son mari, tant que la loi le lui a prescrit. Après, elle s’est empressée de reprendre son nom de jeune fille, comme elle s’était empressée de se débarrasser de tous les objets intimes de mon père après sa mort. Ce dernier détail m’avait d’ailleurs sidéré, tant il m’interpellait, et croisait trop clairement mes propres désirs — désir de n’avoir aucun désir pour mon père, de n’avoir aucun rapprochement avec mon père, de n’être jamais touché par mon père, de n’avoir même aucun voisinage physique avec lui. À la mort de mon père, ma mère ne voulait plus rien, elle non plus, de mon père; elle ne s’est jamais expliquée là-dessus, mais je crois qu’elle avait tout simplement, et terriblement, peur de la mort.
Il me revient, là, maintenant, un tout petit souvenir d’enfance, très malheureux, que je raconte parce qu’il dit tout. J’avais 6 ou 7 ans, c’était l’été, les enfants jouaient en bande sur la rue Cartier. Excitation, cris, plaisir, bonheur. Et puis, je vois mon père qui rentre du travail, qui descend la rue, chemise blanche et paletot gris; il me sourit très tendrement, un peu intimidé, silencieux, comme toujours. Je me sens forcé de le suivre, de rentrer à la maison avec lui. Ce côtoiement, en plein jour, sur la rue, au regard des autres enfants, a annihilé tout le plaisir de vivre l’instant présent. Mais je ne savais pas, et je ne sais toujours pas, quand je repense à ce souvenir, ce qui était si souffrant, si embarrassant, si inavouable, dans le simple fait de marcher, petit bonhomme, avec son père, sur la rue, avant de souper. Je savais simplement que j’aurais préféré ne pas le rencontrer, et ne pas vivre ce banal moment d’intimité avec mon propre père. Et ce n’est pas le silence imposé par la voleuse, quelques années auparavant, qui m’étouffait, non. C’était bel et bien l’intimité avec mon père, et ce qu’il pouvait, lui, en attendre. Ça ne m’a jamais quitté. Jamais. J’ai eu 20 ans, 25 ans, et toute perspective d’attachement pour lui était radicalement impossible. J’en avais honte pour lui, bien évidemment. Je me sentais coupable de lui faire tant de mal. Et il a fallu que je souffre atrocement, pendant des années où ma survie a été quotidiennement menacée, entre mes 30 et mes 40 ans, pour que j’admette — du bout des lèvres, et sans jamais m’épargner l’envie suicidaire dès que la chose concernant mon père était simplement évoquée — qu’il y avait eu entre mon père et moi une intimité, une tragédie, dont je n’étais pas responsable. Malgré tous les fantasmes qui peuvent l’habiter, un enfant n’est jamais, jamais, responsable du passage à l’acte d’un adulte, jamais. Quoi que mon père ait réellement fait, je n’en ai pas été responsable. Pourtant, aujourd’hui encore, le malheur de mon père, et ce qu’il estimait comme étant sa vie ratée, y compris avec sa femme, ma mère, m’attriste profondément. Mais si je peux me montrer sensible, je ne peux pas pardonner, et encore moins, oublier. Oublier, ça serait le comble de l’absurde, avec un risque suicidaire, même à l’âge que j’ai maintenant. Les quelques lecteurs qui ont suivi mon histoire, j’en suis sûr, comprendront que je ne peux pas oublier. Il n’y a pas de réconciliation possible, ni avec un moribond, comme je l’avais pourtant espéré, encore moins avec un mort — le néant qu’est mon père, maintenant, est parfaitement indifférent à mon pardon. ( J’aimerais croire que mon père n’est plus qu’un concept. Le fait est qu’il me fait peur encore. )
Jamais mon père, jamais, pas une seule fois, n’a tenté de me faire parler de ce qui, visiblement, n’allait pas du tout chez son fils. Jamais. Voulait-il même entendre, et désormais savoir ? Je sais bien que nombre de pères québécois ont fait de même, et ont tout abdiqué. Mais quand même. Il y avait, dans ma famille élargie, des oncles à la conduite impeccable avec leurs fils. Mon frère aîné lui-même a eu, et comment, une relation tissée serrée, souvent complice, avec mon père, qui le faisait rire, soir après soir, au point que mon frère en étouffait, en vomissait. Le contraste semble saisissant: il traduit en fait l’intensité de leur intimité, à eux, et qui n’était certainement plus sexuelle, à cette époque-là. L’avait-elle déjà été ? Mon frère avait 12, 13, 14 ans. C’est à cette époque-là de nos vies, que mon père me levait encore, la nuit, pour me faire pipi et éviter que je mouille mon lit. C’est à cet âge-là que je partageais la même chambre que mon frère; que mon frère se servait de moi pour se masturber, et détail douloureux, pour essayer de me pénétrer. C’est cette douleur, vive, causée par un mystérieux « bâton » qui n’avait pas sa place dans le lit, qui a fait hurler de rage mon frère contre moi, — « ne touche pas à ça ! » — et qui a fait que ce souvenir-là, je ne l’ai jamais oublié, un des rares à être resté intact dans ma mémoire. C’est du reste en le racontant, trente ans plus tard, à mon frère que celui-ci m’a écrit la première des trois lettres que je devais recevoir de lui — jamais de courriel, que du papier, solennel, important, incontestable, — où il m’a appris qu’il « abusait de moi » pendant mon sommeil, qu’il me masturbait, me suçait, se servait de moi pour se masturber. « Je ne t’ai jamais dit ça pour me protéger dans ma perversion, mais quand on fait le ménage... » « J’ai imaginé que je pouvais avoir joué, par ces gestes, un rôle dans ton orientation sexuelle, et dans les difficultés que tu vis présentement. » Il précisait que le petit jeu avait duré des années.
C’est en ce temps-là, aussi, que je me cachais sous les dormants des fenêtres de l’école primaire où j’allais. Je me croyais invisible, à l’abri de toute invite. J’avais peur de tout le monde, les petits comme les plus grands. Je n’avais plus de nom pour me présenter, me faire des amis, plus de désir, non plus, pour aller jouer avec les autres. Et personne, personne ne s’est inquiété de ce petit garçon si évidemment anormal et troublé. À l’époque, pas si lointaine, quand même, on ne s’en faisait pas trop de ces choses-là. Surtout si elles avaient le malheur de questionner l’intimité familiale. On tournait les yeux, on ne voyait plus rien, c’était plus commode ainsi.
Je suis devenu l’homme que je suis. Je suis gentil, souvent souriant, parfois d’agréable compagnie; socialement parlant, j’ai plutôt bien réussi ma vie. Je suis quelqu’un de respectable. J’ai des opinions, articulées, instruites. J’ai servi la société dans laquelle je vis. Et pourtant, je suis encore troublé. Rien n’y parait, je veux bien l’admettre, mais les séquelles de ce qui m’est arrivé sont bien là, bien accrochées. Je suis instable, fragile. Je somatise facilement. Pour une raison que j’ignore, la compréhension des choses, même poussée très loin, ne libère pas, une fois pour toutes, de l’angoisse. Elle sait parfaitement rebondir, comme si elle avait sa vie propre, comme si elle avait appris d’un cancer particulièrement salaud. La peur a fait sa marque, aussi profondément que dans un fossile fabuleux. La répercussion essentielle de l’inceste entre le père et son fils, c’est d’amener l’enfant à se raidir contre toute sensation trop intense pour être endurable, c’est d’aveugler l’enfant contre la sensation d’être, dans son petit corps tout entier, l’incarnation même du désir de son père, par la seule magie de l’intention de son père. À vie, l’enfant, le garçon, le jeune homme, l’homme se demanderont, avec terreur, ce qu’est le vrai désir de toutes les personnes qu’ils rencontreront, dès que l’impondérable sera propice aux échanges, même indifférents, même banals. À vie, l’enfant, l’homme, s’affoleront à l’idée qu’on s’aperçoive qu’ils sont, toujours, dans toute l’intégrité de leur personne, un désir qui peut choquer, et ce, même s’ils ont la saine lucidité de se voir tels qu’ils sont, parfois moches, vieux, chauves, disgracieux. À vie, surtout, ils ne cesseront de s’inquiéter du désir des autres, à tous coups incompris, toujours perçu comme dangereux, et ne sauront donc jamais comment réagir. On dira d’eux qu’ils sont «étranges», «bizarres», «antisociaux» et peu attirants. Et on souhaitera, comme dans le mauvais rêve que je faisais quand j’étais enfant, qu’ils se «marient» avec eux-mêmes, s’isolent et disparaissent de la vue. Ce n’est plus le renferment des fous; mais c’est au moins un bon débarras.
Le conflit dans ma tête, voyez-vous, dans ma tête de petit enfant très tôt initié aux choses sexuelles, c’est d’être déchiré entre le désir de ma mère d’être le prolongement de ce qu’elle désire pour elle-même, et la peur qu’elle apprenne que je lui ai été volé, que j’ai été et que j’ai cru désirer, tout juste avant l’horreur des faits, être le prolongement excitant du désir de mon père, en «petit garçon tout petit» que mon père me chantonnait soir après soir, en me promenant dans ses bras. Mon père et ma mère n’ont jamais cessé d’être en compétition, souvent aigre, presque haineuse. Mon père pouvait être ordurier. C’est ce conflit entre eux qui est crucial. Voilà pourquoi j’ai tant redouté que ma mère regarde par l’angle de la porte de ma chambre, entrouverte, pour prendre mon père en flagrant délit. Et voilà pourquoi, le petit enfant que j’ai été devenait triste du simple fait de croiser son père sur la rue. Il y avait de quoi rester silencieux, et honteux, quand un adulte un peu sarcastique me demandait si j’étais un petit garçon ou une petite fille. Un petit garçon, oui, mais pour le désir de qui ? Une petite fille, peut-être, mais à l’encontre du désir de qui ? Je ne voulais évidemment pas que ma mère sache que je n’étais pas ce qu’elle voulait. Plus encore, je ne voulais pas qu’elle sache que j’étais le désir de quelqu’un d’autre, son mari, mon père, un «petit garçon tout petit» qu’il adorait — mal et troublé.
Un petit enfant survivant au désir incestueux, qu’il a connu beaucoup trop tôt dans sa vie, est voué, pour le restant de ses jours, à ne plus jamais clairement comprendre le désir, ni le sien, ni celui, surtout, des autres, qu’il présume toujours inavouable. Un enfant survivant d’inceste est voué à ne jamais entrer sainement dans le désir de quelqu’un, sans qu’il ne ressente l’approche comme extrêmement violente. C’est là, je pense, la séquelle la plus difficile à vivre, la plus oppressante, et la plus morbide.
Un enfant survivant d’inceste n’est jamais vraiment nommé par personne; pas étonnant qu’il prenne tant de temps à accepter son nom.
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30 critiques constructives:
RPL, tu es un chêne, un phare contre les ouragans. Tu te tiens droit là où tous se seraient écrasés, anéantis, pulvérisés.
Quand tu entreras dans des moments où tu penseras que tu n'en peux plus, souviens-toi de cette force phénoménale que tu as et qui est si rare.
Richard, je viens de lire ton beau texte le coeur serré et les yeux noyés par les larmes, ces quelques mots pour te dire avant tout que je t'aime et pour te dire aussi de ne pas m'en vouloir pour mon silence, j'ai des difficultés pour m'exprimer, pour communiquer aussi pour écrire car je suis très abruti par les médicaments et le traitement bloc mon cerveau, comme tu le vois je suis encore ici, mais personne ne veut comprendre que je suis mort depuis bien longtemps, depuis toujours, depuis ma naissance. Courage mon ami, mon grand ami, je te lis régulièrement, je suis toujours et encore avec toi.
Assis sur le lit je regarde les oiseaux qui sautillent sur le bord de la fenêtre; je voudrais l'ouvrir en grand pour respirer et m'envoler avec eux, la nature et l'odeur de la forêt me manquent, je voudrais tellement être vivant.
Eliot Sandro
J’ai deux belles surprises qui me vont droit au coeur ce midi:
D’abord, avoir enfin des nouvelles de toi, Eliot. Ce ne sont pas les meilleures nouvelles qui soient, mais, au moins, je te lis à nouveau, et c’est là l’essentiel. Je sais, je sais parfaitement bien ce que tu veux dire quand tu écris «que tu es mort». Mais malgré les médocs, malgré la déprime, malgré le doute, tu es bien vivant, et, dieu du ciel, tu sais voir encore les oiseaux, la vie et la liberté. Tiens bon. Respire. La fenêtre finira bien par s’ouvrir. Et j’aimerais être là, côté jardin, pour t’accueillir. Eliot, tu sais, puisque tu me lis encore, que plusieurs personnes se sont attachées à toi, et demandent de tes nouvelles. Elles seront heureuses de te savoir, toujours et encore, avec la persistance d’un battant, parmi nous.
MacHeadCase, la surprise de te lire, toi aussi, ici, est totale. Je suis touché, honoré. Merci, merci mille fois. J’essaierai de me souvenir des qualités que tu me prêtes ! Elles sont en partie vraies, je crois. Faut dire que je les ai gagnées de haute lutte. Merci à toi, avec toute mon affection.
Ca va me manquer de te lire Richard. Félicitations pour ton blog.
P
Merci, P. ! Ça va me manquer aussi de recevoir tes commentaires; mais comme Choses vues va continuer, je pourrai, j'imagine, encore recevoir quelques lignes de toi. J'ai hâte de te revoir !
( Par ailleurs, dès que je commence l'écriture de mon auto-fiction, je vais en mettre des éléments en ligne. Et je donnerai le lien, comme de juste. )
Ton dernier billet...il est magnifique...j'en suis très triste.
Je te remercie sincèrement pour tout ce que j'ai appris en lisant ce blogue et par tes réponses à mes questions.
Il me semble que ce blogue n'est pas encore achevé (il m'en reste tant à apprendre).
Je sais, tu continueras tes réflexions d'une autre façon. J'ai bien hâte de te lire.
Je garde espoir que peut-être reviendras-tu de temps à autre y déposer un billet.
Je manquerai également cette merveilleuse communauté de lecteurs/commentateurs assidus que tu as su développé et entretenir au fil des ans. J'espère que, comme moi, ils te suivront sur Choses Vues - http://chosesvues-rpl.blogspot.com/?zx=c4ac78eec99da88. (Je suis heureuse et soulagée de voir un commentaire de Sandro.)
Tes billets depuis le tout début (oui, je les ai tous lus sans exception) démontrent très bien la philosophie que J.K. Rowlings a illustrée dans sa série Harry Potter et que j'ai fait mienne.
Ce n'est pas ce qui est en nous qui importe mais, ce que l'on en fait au quotidien.
Nous avons tous nos blessures. Certaines sont plus atroces que d'autres. Il faut trouver des façons de s'en servir comme tremplin et non comme des boulets qui nous empêchent de voler.
Ce blogue était définitivement un tremplin. C'est pourquoi je suis si triste que tu y mettes fin.
Je sais que ta guérison se poursuivra même si nous n'en sommes pas témoin.
Tu as toujours été, tu es et tu continueras d'être un survivant.
Ton commentaire me coupe le souffle, Annie. C’est beaucoup, c’est gentil, c’est surtout généreux, et comme je te connais au moins un peu, je sais que la générosité n’est pas la moindre de tes qualités. Tu as beaucoup contribué à l’intérêt de ce blogue, et à sa qualité aussi: je pense, par exemple, aux calculs que tu m’as soumis concernant les choix d’objets des abuseurs sexuels; je pense aussi aux conseils judicieux, entre autres juridiques, que tu m’as donnés, et que j’ai suivis. Je suis sûr et certain que les quelques lecteurs de ce blogue t’ont tous appréciée. Je pense à Eliot, bien sûr, mais aussi à Alcib et à Kevin, pour ne nommer que ceux-là. Autour de toi, c’est une petite communauté réelle que tu as su créer. C’est plus encore que toutes les sympathies virtuelles que l’on peut développer avec le temps. Merci, Annie, d’exister ! :-)
Que dire après tous ces commentaires si élogieux et si vrais. Je t'ai suivi depuis ma naissance à travers tes peines, tes douleurs, tes joies aussi et à tous les moments forts et importants de ta vie.
Je continuerai, bien sûr, à te suivre dans la vie comme sur le blogue et j'ai hâte de te lire dans un roman.
Tu m'as aidé, comme beaucoup d'autres par tes écrits. Je suis contente de l'ultime retour d'Éliot sur ton dernier billet. Bravo encore pour tout ça, tu es un auteur de grand calibre !
L.
Tu vas me faire pleurer ! Merci mille, mille fois. Tu as toujours, toujours été là, avec une patience qui défie tout. Tu es, vraiment, une des meilleures personnes que je connaisse sur cette terre.
Ton texte me me fait penser à cette phrase de Marguerite Yourcenar: « L’amour est un châtiment. Nous sommes punis de n’avoir pu rester seuls. »
D'une certaine manière, effectivement, c'est d'une façon aussi saisissante qu'il faudrait conclure...
Bonjour. Je lis votre blog presque depuis le début et j’ai fait des recherches dans vos archives pour remonter jusqu’au début. J’admire votre franchise, votre honnêteté et votre courage. Peu de personnes auraient pu écrire ce que vous avez écrit…et avec autant de talent.
Les remarques que je vais faire dans les lignes qui suivent se veulent positives et ne remettent pas en cause votre démarche. Démarche que je trouve incomplète en un sens cependant.
Je m’explique. Comme vous le dites vous-même, une psychanalyse n’est jamais terminée. Mais je me serais attendu à ce que votre immense réflexion entreprise sur votre blog vous amène à vous questionner un peu plus sur la chance que vous avez eue malgré tout. Je veux dire par là que vous avez malgré tout eu la veine de ne pas avoir été le fils aîné dans votre famille non fonctionnelle. Si vous aviez été le fils aîné, il y aurait eu des chances pour que vous soyez encore plus marqué que vous l’êtes aujourd’hui. Car alors, c’est vous qui selon toute probabilité aurait pu devenir l’abusé-abuseur.
J’ai été étonné que votre réflexion n’ait jamais abordé cette question. Selon moi, votre frère que vous jugez très sévèrement, est encore plus malade que vous. Et ce qui est le plus triste, c’est qu’il ne s’en rende même pas compte. Ou encore, il s’en est rendu compte plus ou moins consciemment et a refoulé tout ça très loin dans son subconscient. Je crois qu’il n’y a aucune méchanceté chez votre frère, mais beaucoup d’inconscience si ce n’est de la souffrance.
Voilà ce que je voulais vous dire.
Merci de m'avoir lu.
Merci de ce commentaire, percutant, déstabilisant. J’ai abordé souvent cette question de la « responsabilité » de mon frère. Je sais, je l’ai dit, écrit, entendu, entre autres de M. Lebeau lui-même, que mon frère peut, lui aussi, avoir été victimisé. L’anecdote, incroyable, de mon père qui lui demande, à genoux, pardon, alors que mon frère avait 5 ans, est puissante, parlante, significative. Et je sais aussi, je l’ai dit, écrit, entendu, que mon histoire trouve ses fondements dans mes rapports avec mon père, bien davantage qu’avec mon frère, quoique le viol d’enfant, de son petit frère, répété et répété, pendant des années, est loin d’être une chose banale. On n’est pas en matière de jeu, ici, mais bien dans les débuts d’une carrière de prédateur sexuel. La différence est énorme. Mon frère ne m’aimait pas, il m’utilisait, et la nuance est essentielle.
Il se peut que mon frère soit plus malade que moi. Je n’ai de fait jamais perdu l’usage mon jugement. Je sais distinguer ce qui est bien et ce qui est mal, et cela a toujours été le cas. Je n’ai aucun attrait, mais vraiment aucun, pour une sexualité déviante. J’ai souffert terriblement, au-delà des mots que j’ai pu utiliser dans ce blogue, comme on peut souffrir d’un cancer mortel ou d’un grave empoisonnement qui provoque une angoisse affreuse, délirante. Je me suis battu pour la vie, pour la survie, pour vivre à nouveau. Pendant toutes ces années, mon frère s’est éloigné de moi, a refusé de reconnaître toute responsabilité dans mon histoire, dès qu’il a compris la portée, sérieuse, de ses gestes, et des gestes qu’il a pu poser à l’encontre d’autres personnes. Il s’est mis systématiquement à brouiller les pistes, dans plusieurs lettres, à moi et à ma mère, à moi et à ( presque ) toute ma famille, cette dernière lettre datant d’à peine plus d’un an. S’il m’a demandé pardon, il ne l’a fait que pour lui, sans se reconnaître quelque responsabilité que ce soit, mais que pour sauver des apparences qui étaient pour lui essentielles dans le maintien de ses rapports avec la communauté. Je peux vous assurer qu’il se sait prédateur. Mais il n’a jamais pensé qu’il pouvait demander de l’aide, jamais, parce qu’il lui aurait fallu reconnaître ce qu’il est, et l’admettre. Dans son cas, cela pouvait mener loin, je veux dire, l’exposer à des risques considérables.
Mon frère est malade, je veux bien. Mais il sait, lui aussi, ce qui est bien ou mal. Qu’il choisisse de passer aux actes relève du libre choix. Souffre-t-il ? Je n’en sais rien. Il mène depuis toujours une vie normale, tranquille, à l’abri des soupçons. Il s’enrichit, mène une vie assez luxueuse, du moins largement pourvue. Il a le soutien total, entier, inconditionnel, de sa femme. Une partie de ma famille le croit, le fréquente, et m’a tourné le dos. Malade ? Pas d’un cancer, pas d’un empoisonnement, pas d’une maladie qui exige un lent et patient combat pour survivre. Il ne souffre pas d’expériences de dépersonnalisation, de dissociation, de phobie sociale complexe, d’un isolement qui rappellerait celui d’une cellule de prison. Il souffre d’une perversion sexuelle qu’il refuse d’identifier, parce qu’il lui faudrait en assumer les conséquences, et y renoncer. C’est la raison pour laquelle il refuse ( il me l’a écrit en toutes lettres ) de remonter aux origines, par exemple paternelles. Faire ça serait admettre la nécessité d’un changement. J’imagine, oui, qu’il souffre. Mais voyez-vous, jamais, jamais, autant que les souffrances infligées aux victimes. Jamais.
Votre commentaire pose à ce point une question cruciale que j’ai pensé le publier en billet, lui et la réponse que je vous fais. Mais je ne remets pas en question ma décision de ne plus rien ajouter à ce blogue, sauf les commentaires que je pourrai encore recevoir, et je ne reviens pas là-dessus.
Merci mille fois, entre autres des mots gentils que vous avez pour moi.
Voilà un commentaire percutant et une réponse tout aussi percutante que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Je partage totalement l'avis de RPL sur la «souffrance» de l'aîné !
L.
J'ai moi-même menti sur mon nom dans l'enfance, je m'appropriais les noms de famille des héros de mon enfance.
Aujourd'hui, j'accepte mon prénom (même si je ne l'utilise pas) mais mon nom de famille beurk.
Je suis présentement en attente du ok d'IVAC pour faire les poursuites de changement de nom.
Ma mère m'a suggéré de prendre son nom et j'ai refusé. Elle ne m'a jamais protégée alors que je lui avais dit clairement... même si je l'aime ma mère malgré tout, jamais je porterai son nom de famille.
Pour moi c'est un besoin vitale de choisir mon propre nom, commencé ma propre ligné..
Je connais quelqu'un qui a fait le processus juridique du changement de nom: long... mais quand c'est nécessaire...
Je trouve ça beau, l'idée de recommencer ta propre lignée...
Étonnant à quel point ton commentaire me rejoint. À croire que les enfants violentés et abusés se rejoignent dans leur fantasmes protecteurs.
Merci, Jane.
"Commencer sa propre ligné", pour moi cette phrase a une forte résonance.
Il y a une dizaine d'année lorsque j'ai commencé à travailler en tant que comédien, j'ai pris un pseudo, car cela me paraissait impensable de conserver mon nom et prénom de naissance, sachant que je porte le nom et le prénom de mon père et grand-père.
Dans ma vie au quotidien j'ai vécu avec ce pseudo, comme pour me soulager d'un poids beaucoup trop lourd à porter.
Les années passant je suis revenu peu à peu vers ma réelle identité, un peu comme une réconciliation, Plutot que de changer je tends maintenant vers l'idée d'essayer d'accepter de réhabiliter d'en faire autre chose et peut-être de rendre beau, mon nom ainsi que mon prénom.
J'ai le sentiment aujourd'hui que le fait de changer mon nom sur mon passeport ne changerai rien en fait à ce que je suis profondément, que cela ne serait qu'une illusion et que ce je dois rénover, reconstruire c'est mon âme quel que soit le nom que je lui donne.
J'ai déjà évoqué ici cher Richard à quel point notre rencontre sur ce blogue ainsi que les commentaires de tes lectrices et lecteurs ont été un soutien pour moi à un moment de ma vie où je pensai vraiment avoir touché le fond.
Merci à toi et à eux.
Touchant commentaire, Eliot. Merci mille fois, entre autres de ta présence, sur ce blogue.
« Réhabiliter son nom »: belle expression. Péraldi me disait souvent que je guérirais quand j'accepterais le nom de mon père...
La fin du blogue... Oh... je suis désolée.. j'aimais lire tes articles et totu ceci me manquera beaucoup!
Merci, Rêve Blanc, ça a été gentil de ta part de me lire de si loin !
Si tu me permets Chroniqueur...
Sandro,
Quel plaisir de lire ce dernier commentaire de toi. Tu sembles avoir fait un progrès immense depuis les premiers mots que tu as laissés sur ce merveilleux blogue qui nous a permis, entre autre, d'apprendre à te connaître un peu.
Je suis heureuse de voir que tu commentes d'autres blogues que je visite régulièrement. Cela aurait été triste que la fin de ce blogue soit également la fin de notre amitié virtuelle.
Ce qui serait vraiment génial serait qu'éventuellement nous puissions transformer cette amitié virtuelle en une ''réelle''.
Sandro aura certainement plaisir à te lire, Annie. Et moi aussi, je me réjouis de le voir se lier d'amitié avec Kevin, qui ont, tous deux, certainement bien des points en commun.
J'espère ( sans trop y croire ! ) nous voir tous réunis un jour :-)
Bonjour,
Cette nuit, j'ai rêvé que je tordais le cou à un boa constrictor. Le boa, c'est la bite de mon père. Voilà, c'est fini, c'est la mort de la bite paternelle!
J'avais besoin de le dire à quelqu'un qui peut comprendre, parce que pour les gens qui m'entourent c'est trop choquant.
J'ai lu tous vos commentaires et je vous tiens les pouces pour qu'un jour il y ait beaucoup de soleil dans vos vies... :-)
Si c'était si facile ! Je vous souhaite que ça le soit :-)
Ah, vous m'avez écrit, c'est sympa, ça me fait plaisir.
Heu non, ce n'est pas facile du tout, ça m'a pris dix ans pour en arriver là, mais je suis contente, et j'avais envie de le partager, car ça veut dire que pour moi, la réparation est terminée. Et qu'on peut y arriver.
ça ne m'empêchera pas, demain matin, de penser au réveil que je suis nulle, que j'ai pas le droit de respirer, de vivre... Peu importe parce qu'ensuite, je sais que je penserai, que c'est pas vrai que je suis nulle, que j'ai le droit de respirer et de vivre comme n'importe qui d'autre! Et la vie est belle !
Je ne suis plus amnésique depuis un an. Je l'ai été pendant 25 ans.
25 ans de souvenirs qui reviennent d'un coup presque, comme un tgv d'images qui sortent du cerveau à toute vitesse en paquet pendant deux heures, puis ça s'est calmé et le reste est revenu plus lentement pendant des mois. J'en ai raconté des âneries quand j'essayais de donner un sens à ces paquets de souvenirs pêle-mêle et plein de lacunes... Sans comper toutes les peurs voire les terreurs condensées qui reviennent en bloc. ça m'a un peu explosé le cerveau et il m'a fallu un an pour recoller les moreceaux et recoller aussi ma personnalité d'avant l'amnésie avec celle de pendant pour devenir la personne que je suis maintenant un peu recollée de partout mais pas si mal je trouve.
Non, pas facile du tout, mais on peut y arriver, c'est ce que j'avais envie de partager avec vous. Un petit message d'espoir, parce qu'il fait vraiment sombre dans la tête quand on doit remuer toutes ces horreurs. Une petite lumière, voilà.
J'aime bien votre blog. Je trouve que vous arrivez à décrire d'une manière fine tout ce qu'on traverse. ça fait du bien. Je me suis sentie moins seule de constater que d'autres passent par les mêmes épreuves. Et je pense que j'aurais aimé trouver ce blog plus tôt, quand je me sentais perdue et que je ne voyais pas de sortie au tunnel interminable.
Merci en tout cas d'avoir eu le courage d'écrire tout ça.
En vous remerciant, vous aussi, pour votre nouveau commentaire, plus dense et plus réconfortant que le premier. J'envie votre mémoire nouvelle des choses. Je vous souhaite tout le bonheur possible...
Je n'ai pas lu tous les commentaires mais il me semble que ton frère a lui aussi été incestué et dans ce cas, la réaction d'abuser de son petit frère est, c'est triste à dire, une réaction banale. Si fréquente qu'il a presque autant besoin d'aide que toi. Comment s'en sort-il lui aussi de tout cela?
Merci pour votre commentaire que je sens affectueux, sympathique.
Et pourtant,, il véhicule le plus dangereux des clichés: celui de l'enfant abusé qui devient fatalement abuseur. C'est faux. Ce cliché fait grand tort, et force au silence la majorité des hommes victimes de ce passé douloureux.
J'ai été doublement incestué. J'ai été détruit. Il m'a fallu longtemps pour "guérir". Mon frère, pendant ce temps, a vécu une vie normale, teintée d'une sexualité qu'il n'a jamais voulu remettre en question.
Dire qu'il n'est responsable de rien, lui enlever son libre-arbitre, c'est dire qu'il est fatal qu'un fils d'assassin le devienne lui-même.
Mon frère m'a abusé, puis abandonné. Honte.
Je vous accorde cependant que mes pires séquelles viennent de mes rapports avec mon père.
Si ça vous chante, lisez tout! Je n'ai rien nié, rien camouflé.
Merci mille fois de m'avoir lu, d'avoir soulevé une question fondamentale.
J'abonde encore une fois dans le même sens que l'auteur de ce blogue sur le dernier commentaire anonyme à propos de la banalité de la réaction du frère aîné. S'il y a une chose de pas banale, c'est bien l'abus sexuel et le pouvoir exercé sur l'autre à travers lui.
On ne peut pas affirmer qu'il va de soi qu'un enfant abusé devient un abuseur. C'est trop facile et déresponsabilisant.
Merci, Lili :-)
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