jeudi 16 juin 2011
L'enfant qui ne voulait pas de nom ( 1re partie )
Je ne sais trop quand ma vie a chaviré – au tout début de la trentaine, ça oui, je le sais, mais quand, exactement, et à partir de quel déclencheur ? Qu’est-ce qui, de l’expérience du monde réel, a fait éclater mes défenses, ou plutôt qu’est-ce qui, de ce qui était refoulé, voire oublié ( ce qui n’est quand même pas la même chose ), a profité d’une fissure, d’un stress un peu trop intense, d’une garde un peu trop relâchée, pour émerger avec force dans ce qui était moi, mon identité que je croyais acquise, stable, brillante même, et me culbuter pour longtemps, dans la terreur, la dissociation, la « folie » ?
Quand j’étais tout petit enfant, j’ai fait dix fois, cent fois le même rêve : j’étais sur des patins à roulettes, et je ne pouvais stopper une glissade irréversible, incontrôlable, ni m’empêcher de tomber en chute libre, dans une crevasse sans fond…
Il y a eu un déclic. Un petit contact s’est établi entre le refoulé et le moi, et le surmoi a paniqué. J’avais réussi à dompter, au tournant de la vingtaine, mes peurs d’enfant, mais la distraction ne pouvait être que temporaire. Des flics patientaient, attendaient le moment propice pour m’arrêter. Je me dérobais depuis toujours. Quand j’étais gamin, j’apprenais des chemins secrets pour m’enfuir sans être pris ; je me réfugiais dans le grenier, immense et vide, du Petit séminaire, sans personne pour se surprendre de me trouver là, sans regard pour juger de ma peur des autres et de ma claustration. Mais un criminel finit toujours par se trahir. La culpabilité a besoin de se dire, de se dénoncer, de se soulager d’elle-même. Mieux vaut la prison, en paix avec soi-même, que la liberté du malfrat ravagé par le remords. Si j’avais été le seul coupable, je me serais livré à la police ; j’aurais peut-être même trouvé, comme me le suggéraient mes fantasmes, l’amour en prison. Mais voilà, je n’étais pas le seul coupable. Je l’avais toujours soupçonné, parfois même su avec certitude, enfant, petit enfant. Il me fallait donc garder le silence, éviter l’arrestation à tout prix, pour ne rien dire, ne dénoncer personne d’autre que moi, que ma faute à moi seul. D’où la peur panique que ça se sache, angoisse plus forte encore que les bribes de châtiments dont je rêvais parfois, une éviscération, des yeux crevés, une main tranchée, un enterrement à vif, le corps emmailloté, immobilisé, momifié. La peur panique, quand ma vie a chaviré, c’était de dire, malgré l’interdit formel qui m’en avait été fait, que je n’étais pas le seul à être concerné par le scandale qu’il fallait à tout prix camoufler.
Un jour, l’été de mes cinq ans, j’ai vu mon père sortir du chalet en maillot de bain. Il rigolait, parlait avec ma mère, je crois. Son corps presque nu m’avait excité, subitement, violemment, et je me suis mis à me figurer un rapport sexuel avec lui, du mouvement, du rire, de la perversion, de la jouissance, à réaliser dès que possible, dans son grand lit, à lui. « J’en ai envie ! » Et puis, tout aussi rapidement, et sans rien imaginer cette fois, j’ai saisi toute l’horreur d’avoir pensé à ça, de m’être laissé tenté par une vision de ça, un tremblement de peur m’a secoué, des pieds à la tête : «Hey, qu’est-ce que je fais là ?! Je n’ai pas le droit de penser à ça, de parler de ça, même pas à lui. C’est interdit. J’ai promis de ne jamais y penser, de ne jamais en parler, de ne jamais le refaire, jamais.» Je me suis détourné de mon père, j’ai regardé par terre ; j’étais mort, désormais. J’avais fait, en y repensant, quelque chose d’absolument terrible. Je n’aurais plus droit, jamais, à l’insouciance. C’était, désormais, du domaine réservé de ma petite sœur. Son bonheur à elle, c’était d’avoir encore ma mère, c’était d’avoir ma mère pour elle toute seule.
Le déclic s’est passé un vendredi après-midi, je m’en souviens parfaitement bien. Je me rendais au collège en voiture, la voiture de Sylvain, celle que son père lui avait donnée à ses 18 ans. J’ai brûlé un feu rouge, sur la rue St-Denis. Un policier était caché, le lieu était propice à l’attrape facile, il attendait l’imbécile qui ne verrait rien, la proie idéale. J’ai passé le feu rouge sans le voir, ni deviner l’auto-patrouille, bien évidemment. Le policier m’a couru après, sirène et phares en action, m’a dit quelques vilenies, et m’a collé une double contravention, parce que dans ma nervosité (c’était ma première contravention, à vie, et depuis, je n’en ai eu qu’une autre, celle-là pour excès de vitesse) je lui ai tendu le vieux certificat d’assurance, et qu’il n’a pas pensé me demander si j’en avais un plus récent. Je me souviens lui avoir dit, quand il est revenu avec mes papiers, et sa contravention à double face: « Mais je l’ai ici, mon certificat, je me suis simplement trompé ! » Il m’a répondu qu’il aurait fallu lui donner le bon, que ce n’était pas à lui de voir à ça, et que je m’en rappellerais pour l’avenir. (Il a eu raison là-dessus.) J’ai continué ma route, mais j’avais eu tellement peur, cette fois-là, cette journée-là, de ce parfait imprévu, que j’avais perdu tous mes repères. Je conduisais lentement, avec une prudence qui devenait rapidement délirante. J’avais l’impression de ne plus rien voir de ce qui était évident, là, pourtant, devant moi. Je me suis mis à anticiper une tragédie atroce, une arrestation inévitable. Un rien de plus, et j’allais devenir un criminel. Et puis, il s’est passé qu’un petit caillou (quoi d’autre ?) a frappé la carrosserie. Nouveau déclic, nouveau déclencheur : j’étais complètement désorienté, je ne voyais plus rien de la rue, du rythme normal de la circulation. J’étais littéralement dans le corridor de la mort. Et j’ai imaginé, avec de plus en plus de certitude, que j’avais heurté, jusqu’à le tuer, un enfant, qui aurait surgi de nulle part, sans que je n’aie pu le prévoir. Pire encore, j’ai imaginé que j’avais fui après l’accident. J’ai continué ma route, jusqu’au stationnement du collège, et j’avais beau savoir que je délirais, que ce que j’imaginais n’avait aucun sens, j’ai regardé – parfaitement regardé - s’il y avait des traces de sang sur la voiture.
J’ai donné mon cours. Je me suis calmé. Je me rappelle encore la blague d’une étudiante qui, pour gagner quelques points, m’avait dit en fin de cours que j’avais l’air, ce vendredi, vraiment très jeune, plus jeune que mon âge réel. Deux jours plus tard, le dimanche soir, pendant que Sylvain était au travail, j’ai pris un cahier — à couverture rigide, je me souviens de ce choix, parce que je pensais beaucoup écrire, et que je pensais conserver ce cahier très longtemps, en le cachant, bien évidemment — et je me suis mis à écrire. Si j’avais pu penser que j’ouvrais, ce soir-là, la boite de Pandore, si j’avais pu prévoir les années de vie qu’il allait lui falloir pour se vider, je ne suis pas certain que j’aurais fait le choix, pourtant vital, que j'ai fait ce dimanche soir de février. Je décidais de fouiller dans mes souvenirs, de comprendre d’où je venais, de reconstituer ma propre histoire, et d’affronter, enfin, la honte qui aurait dû, depuis longtemps, me pousser au suicide. J’étais certain qu’il y avait un lien évident, facile à trouver, entre mon passé, et l’expérience traumatisante que j’avais vécue le vendredi précédent. Je le faisais comme un défi personnel, qui devait rester absolument secret ; je ne voulais rien d’autre que de me rendre libre et normal. J’ai écrit quelques pages, seulement. Mais ce que j’ai écrit ce soir-là est resté, des années durant, une référence incontournable, à questionner sans cesse, révélant déjà l’existence d’un mystère trouble et inquiétant, par ailleurs un authentique un défi au bon sens.
« Me voilà commençant, aujourd’hui, un retour sur moi-même, que j’espère sérieux, fructueux, intellectuellement dynamique, et, pourquoi pas, fécond.
Un travail rigoureux, une introspection profonde, une liquidation peut-être longue d’un très long et très lourd passé. Une rupture, à trente ans ? Ou plus réalistement, une réouverture, un déblocage ? (…)
Quels sont mes plus vieux souvenirs ?
La peur des autres, à cinq ans, déjà. Le sentiment d’être agressé, méprisé. Mépris ? Je n’étais pas fort, comme les autres (…) Honte, et inévitablement confusion sur moi-même (… ) confusion qui me paraissait spontanée sur mon appartenance sexuelle.
La peur d’être frappé, aussi, à la petite école – la peur de la répression physique. (…) La solitude dans la cour de l’école : 7 ans, 8 ans… La peur des autres, et de leurs jeux qui m’apparaissaient violents, dangereux. (…) La peur d’être moralement atteint : j’étais déjà, à 6, 7 ou 8 ans, profondément taciturne, triste, morose, marginal. (… ) M’être découvert maigre, un jour, humiliation nouvelle, réduction cynique, honteuse de moi-même : souvenirs des rondeurs de la petite enfance. (…) Un garçon manqué, pitoyable, raté. (…)
Et quoi encore ? Désir sexuel pour mon père, à 4 ans, 5 ans, à Val Saint-Michel. Pourquoi ? (… ) Il n’était d’aucun secours dans mon univers clos, en tout cas ; complètement silencieux…
Je me souviens de tellement peu de choses concernant ma famille. (… ) Et pourtant le souvenir de toute cette famille devant qui mes pires aspects, mes insuffisances, mes médiocrités (sic), mes hontes se révélaient spasmodiquement…
Qu’est-ce que j’aimais ? (…) L’été, les animaux (…) la maladie, pour moi raison d’isolement (…) sans contacts sociaux obligatoires.
Famille, lieu de la répression la pire, parce que ( le crime est là ) ultimement et clairement révélé.
Rêve de mort, ou de vie différente, anormale. En tout cas l’enfant que j’étais révélait-il à quel point il aimait la vie !...
Pourquoi, pourquoi ce sentiment si rapidement, si nettement articulé d’être raté, anormal, donc rejeté, méprisable ? Pourquoi avoir eu si peur des conditions de vie imposées aux garçons ? (… ) Découverte effarée de l’agression, de la règle du plus fort. Victime potentielle facile pour les autres. (…) Mépris pour moi-même, et peur lucide de ce que sera ma vie. (…) Rêve passionné, enfantin, d’être autre chose…
J’ai tellement peu de souvenirs. (…)
Dans un autre ordre d’idées, pourquoi, à 4, 5, ou 6 ans, avais-je l’angoisse d’être enfermé ? Avais-je l’angoisse d’un complot monté contre moi ? Qu’est-ce à dire ?...
(Mais) à cet âge-là, une certitude : je savais qu’être «sage», «soumis», me valait l’approbation des femmes, et que cette soumission me valait ( aussi ) l’approbation affectueuse d’un garçon «protecteur», «sécurisant» : un garçon, de la petite école. (…) Mon père dans tout ça ? Absence… Mais manifestation de désir sexuel : pourquoi ?(…)
Ce serait si essentiel de me souvenir de mon point de départ, parce que dès 5, 6 ou 7 ans, mes tangentes essentielles étaient déjà si bien fixées ! »
Honte : j’allais désormais vivre avec ce mot-là, essentiel, crucial, pendant des années, honte associée de près à ma famille, « lieu de la répression la pire », et d’autant plus accablante qu’il y avait cette « absence de souvenirs », ce mystère d’un père érotique et absent, cette « victime potentielle facile pour les autres » que j’étais déjà, si tôt dans ma vie, si tragiquement jeune pour souffrir à ce point de l’existence, au point d’en faire des « rêves de mort » parce que je ne supportais plus « l’agression », que pourtant je ne me représentais pas du tout, et que je ne nommais surtout pas. Mais je constatais, bien sûr, que je ne faisais pas le poids, et que mieux valait rêver d’être autre chose…
Aujourd’hui, je me risque plus facilement à donner un sens, à ce premier texte personnel, écrit à la toute veille de mes 30 ans. À l’époque…: au soir de ce dimanche où j’ai recensé mes plus anciens « souvenirs », j’ai refermé le cahier au bout de sept ou huit pages. Ça allait prendre des années avant que je ne le rouvre. Entretemps, la façade de ce que j’étais s’était écroulée. Sylvain était sorti de ma vie. Et je cherchais désespérément de l’aide, une aide qui soit puissante, efficace, et qui me sauve, enfin, du désastre.
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10 critiques constructives:
''Si j’avais pu penser que j’ouvrais, ce soir-là, la boite de Pandore, si j’avais pu prévoir les années de vie qu’il allait lui falloir pour se vider, je ne suis pas certain que j’aurais fait le choix, pourtant vital, que j'ai fait ce dimanche soir de février.''
Vraiment ? Ta vie était-elle plus facile, plus agréable avant que tu n'entreprennes ton cheminement pour retracer tes souvenirs? En fait, avais-tu vraiment le choix?
Ton texte est superbe. Il n'y a pas de doute que tu ferais un excellent auteur.
Petite note si tu me le permets. Il y a bien longtemps que notre ami Eliot n'a fait signe de présence. Tu as des nouvelles ?
Non, je n'avais pas le choix. Ça « sortait » tout seul, si je peux me permettre ! Et puis, j'étais suicidaire à cette époque-là; je n'avais plus tellement d'autre choix que de demander de l'aide.
N'empêche, ma vingtaine a été la meilleure période de ma vie. Pas de doute.
Aucune nouvelle de Eliot. C'est dommage. Peut-être qu'un jour...
Voilà un texte magnifique qui révèle un talent pour les mots qui a toujours été présent car on le constate aussitôt, dans le texte manuscrit.
L.
C’est drôle que tu me dises ça, parce que en relisant ce texte qui date, quand même, je me suis dit: « bon dieu, j’ai le même style, mon style n’a pas changé ! » J’ai eu énormément de difficulté à écrire ce billet; mais la suite s’en vient. Ce sera très probablement le dernier billet sur ce blogue. Après quoi, pour reprendre les mots de Auteure anonyme, je passe à « l’auto-fiction ».
Bonne idée et tiens bon!
L.
:-)
Quel beau projet !
L'inspiration est là. Que la créativité et la persévérance t'accompagnent !
Merci, Alcib; venant de toi, qui écris si bien, cet encouragement vaut beaucoup. « L’enfant qui ne voulait pas de nom » était le titre provisoire du projet d’auto-fiction. J’ai finalement préféré l’utiliser pour mes derniers billets sur ce blogue. Quant à l’inspiration... M’enfin, on verra.
Cette fin annoncée du blogue m'attriste. Mais puisque c'est pour donner naissance à un projet plus grand... Il faut savoir supporter quelques épines pour avoir le bonheur d'admirer les roses, dirait le Petit Prince.
Quant à l'inspiration, je suis certain que tu n'en manqueras pas. Le plus difficile sera sans doute de ne pas te laisser t'y noyer.
J'ai confiance : si l'émotion peut devenir envahissante, ton patient travail de compréhension depuis de nombreuses années guidera tes efforts de mise en forme des émotions et des idées que tu choisiras d'exprimer...
Merci, Alcib, pour ta confiance. Moi, j’ai des doutes ! J’ai l’intention de « publier » en ligne mon travail de fiction. Peut-être en partie, seulement, histoire de vérifier... Je ne sais pas encore. Par ailleurs, restera encore Choses vues ( merci, M. Hugo ! ) : j’y mettrai du mien.
Il me semble que ton propre blogue est moins alimenté, par les temps qui courent, non ? Tu devrais t’y remettre: tu y écris de bien beaux textes.
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