lundi 9 mai 2011
Mauvais temps
Source de l'image: http://www.rfi.fr/actufr/articles/116/article_83744.asp
Je fais ces jours-ci des cauchemars à répétition. En fait, dès que je me sens en danger, je fais des cauchemars. Et je me sens, en ce moment, en très grand danger. Ça me rappelle mon frère aîné, tiens, qui s’était senti menacé par mon père, saoul à un point tel que le petit garçon de cinq ans qu’il était en avait été effrayé, jusqu’à se réfugier dans sa chambre, en criant et en pleurant; mon père s’était mis à genoux, devant lui, pour implorer son pardon, pardon dont mon frère m’a dit qu’il n’avait jamais, jamais voulu le lui concéder. J’ai vu, approché, fréquenté, moi aussi, comme tout le monde, des tas de gens qui tripent plaisir et alcool. Je les ai toujours haïs quand ils sont saouls, précisément parce qu’ils sont saouls. La peur m’étouffe quand ils m’approchent, me parlent. Je n’entends que des bribes de radotage, des phrases incomplètes, comme s’il s’agissait d’une langue archaïque, secrète, à la fois doucereuse et menaçante, mais qui avait des intentions délibérées, dangereuses. Une sorte de créole hystérique et en transe, pour initiés. Je deviens vulnérable, victime potentielle pour n’importe quel abus, et je me dépersonnalise, je deviens littéralement anonyme. Et c’est en dormant, en rêvant par la suite, que j’expérimente la peur panique. L’apprentissage réussit, le rêve fait son travail. Le lendemain, j’ai peur pour rien, et à dire vrai, j’ai peur à mort, sans savoir pourquoi. Je n’ai pas de mots pour la dire, cette terreur, pas d’images rationnelles pour la raconter. J’ai des rêves, des cauchemars qui m’agressent dès que la résistance, pendant laquelle je « refuse » intuitivement de dormir, s’épuise et baisse la garde...L’insomnie est une métaphore de la vie éternelle, une réponse à la stratégie de l’inconscient sans âge, mais qui est toujours là, présent, parfois tapi dans un recoin du cerveau, écrasé par un tranquillisant, mais toujours prêt à rebondir, à secouer violemment le rêveur, comme un tapis poussiéreux qu’on malmène pour le vidanger de ce qu’il cache, débris d’usure et de mort, parasites invisibles, souvenirs suspects des personnes qui lui ont marché dessus...
J’ai très peur de l’alcool, de la dope, du stock, parce que ça risque de rendre fou et pervers, de provoquer le délire, de libérer les interdits, de violer les tabous. Je me rappelle d’un rêve très ancien, de l’époque de la psychanalyse, où deux hommes, amoureux, ( que je connaissais ), buvaient et vomissaient l’un sur l’autre, dans un bar, en rigolant. Un des deux, le plus jeune, ( mon ex, Sylvain, ) était en pyjama. « C’est ainsi que vous voyez la liberté ? » Je n’avais rien répondu au docteur Péraldi, parce que je ne savais pas que lui répondre, et que je me sentais, devant des rêves pareils, toujours un peu idiot. Il me semblait, et il me semble toujours, qu’il y avait dans ce rêve de l’envie et de la jalousie homosexuelles, sexualité qu’à l’époque je m’interdisais complètement, mais qu'il y avait aussi des dégoûts, ceux-là très enfantins, à propos des choses sexuelles. Péraldi me disait souvent que j’avais eu, trop jeune et trop tôt, une connaissance trop exacte de la sexualité. Connaissance paradoxale, d’ailleurs: le petit garçon que j’étais, entre ses six et douze ans, ignorait totalement ce que pouvait être la masturbation, - pas la moindre idée, rien, de ce mouvement, de cette saccade. Mais j’avais vomi, pourtant, devant des singes de zoo qui avaient éjaculé, devant moi, dans les grandes vitrines de leur cage. « Ils se crossent ! » avait crié un gamin à côté de moi, qui riait gras et s’amusait de la chose. Ça se passait au Jardin zoologique de Québec. J’avais 7 ou 8 ans. Ma mère me tenait par la main, très en colère contre moi, et mes stupides nausées, et mes saletés répugnantes. Les singes n’étaient coupables de rien. Je gâchais le plaisir de la promenade du dimanche. Mon père n’avait rien dit, se tenait en retrait, de ça je me rappelle très bien.
Je n’ai jamais songé que je savais en réalité ce qu’était le sperme, ce liquide blanc qui dégoulinait dans la grande vitrine des singes, jamais, pas à cet âge-là. J’ai appris ce qu’était le sperme des années plus tard, par les bons offices d’un prêtre du Petit Séminaire de Québec, directeur de conscience, et qui m’a expliqué très correctement. Mais, le jour de la visite au zoo, je me suis senti punissable, détruit, désormais marqué à vie par le dégoût, et l’humiliation que j’éprouvais d’avoir vu des singes faire ça, alors que c’était rigoureusement interdit même d’y penser. Ma mère, elle, avait-elle deviné quelque chose d’anormal et de parlant ? Mon père s’était-il rappelé qu’il lui était arrivé de baisser, la nuit, ma culotte de pyjama, et mon petit slip blanc, et que moi, debout devant lui, je le laissais me sucer, la tête ailleurs, lourdement endormie, engourdie, droguée ( par quelle hormone ? ), insensibilisée ? Mon frère, déjà vieux, n’était pas de la visite au zoo. Y aurait-il été qu’en aurait-il ri ? Il se serait rappelé, inévitablement, qu’à cette même époque de ma petite enfance, et bien avant le spectacle du zoo, il introduisait son pénis dans ma bouche, la nuit, pendant mon sommeil présumé, m’immobilisait par le poids lourd de ses genoux sur mes bras si je m’agitais un peu trop, et qu’il éjaculait sur moi. Me restait ensuite cette zone humide, visqueuse, dans mon bas-ventre, dont je ne perdais jamais la mémoire, bien au contraire, mais que je n’arrivais plus à maîtriser, pas même à regarder. J’urinais, debout, sans contrôle, et je salissais tout, comme les singes du zoo, tant mon corps était toujours excité et nerveux... J’étais dégoûtant. J’avais peur de moi, peur que quelqu’un me regarde faire, peur de me faire prendre à ne pas savoir pisser. Au zoo, un dimanche de printemps, à mes 7 ou 8 ans, j’ai pris conscience de ce qui m’était arrivé, sans le comprendre et sans m’en souvenir; j’ai pris conscience que j’étais désormais castré; et j’ai pris en horreur mon père, qui avait quelque chose qui pouvait entrer dans mon corps, me souiller, m’empoisonner, me pousser vers la mort. J’ai pensé que ce qui éloignerait, désormais, et à tout jamais, mon frère de moi, c’était mon père, les traces possibles de mon père sur moi, laissées sur ma peau pleine de trous.
De mon frère, et parce que ça m’a fait très mal, je n’ai vraiment conservé que le seul souvenir de la nuit où il a tenté de me pénétrer. « Touche pas à ça ! », me hurlait-il, quand je lui disais que quelque chose me faisait mal, et que ma main cherchait le bâton bizarrement perdu dans la noirceur de notre chambre et de son lit. Pour le reste, c’est en lutte contre mon père que mon corps d’enfant s’est recroquevillé.
Libellés :
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éjaculation
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13 critiques constructives:
Ouf ! Difficile à lire ce texte!
Se retrouver totalement libre de notre temps après avoir eu notre vie réglée au quart de tour pendant de nombreuses années peut causer un certain stress.
Celui, entre autre, associé à l'entière responsabilité que nous avons d'occuper notre vie productivement comme l'exige notre société.
Cela peut, comme tout changement important, demander un certain temps avant de s'adapter.
Tiens ! Toi, tu as écouté une certaine émission de télé, vendredi soir dernier !
Non, ce texte en est un, comme presque tous les autres de ce blogue, de «réflexion» thérapeutique - et historique. Je fais plusieurs cauchemars ces jours-ci, parce que quelque chose me bouleverse dans mon entourage immédiat. Je me connais, Annie, si tu savais ! Dans un de ces rêves, j’étais tétanisé, dans mon lit d’enfant, devant la peur provoquée par quelqu’un qui était dans la porte d’entrée de la chambre... Je pensais parler de ce rêve quand j’ai commencé mon billet, mais, finalement, l’écriture m’a amené ailleurs. J’ai écrit, je crois, un des textes les plus importants de ce blogue. Et là, je ne parle pas de l’écriture comme telle.
La seule différence, d’avec «avant», c’est que j’ai du temps pour mener deux blogues à la fois, et commencer à me chercher un nouvel emploi !
... Je déteste quand je me relis, le lendemain matin, et que je découvre des coquilles ! Mais bon, elles sont toutes corrigées, je crois :-)
Je suis bouleversée par ton texte. Un texte très grave, très important, oui, par ce qu'il contient.
Le dégoût des liquides visceux qui sortent du corps... je connais ça et je te comprends.
L.
L, merci ! Je sais notre ( inévitable ) parenté :-)
Non, pas écouté de télé vendredi dernier. Mon commentaire était aussi en référence à de récents billets et commentaires sur Choses Vues.
Ton humeur semblait plutôt noire depuis une dizaine de jours. Similaire en fait à une majorité de Montréalais qui en avait plus que marre de cette température de merde. Température, qui, heureusement prend un virage à 180 cette semaine :).
Oui, je comprends la signification de ce billet pour ton cheminement je crois. Mon impression (erronée) était que le premier degré de ta réaction avait été déclenchée par ta situation présente. Premier degré, qui je crois, s'accompagne généralement d'une réaction de second degré en lien avec tes traumatismes d'enfance.
D'accord, je vois ce que tu veux dire.
C'est vrai que sur l'autre blogue, j'ai exprimé de fortes désillusions. Et je ne serai pas aveugle au point de ne pas voir le lien, évident, entre mon sentiment d'humiliation « nationale » et mon histoire personnelle.
C'est davantage ça, que le temps, qui a perturbé mon moral la semaine dernière...
:-)
Je viens d'écouter une émission qui m'a fait penser à vous donc je tenais à venir vous saluer!
xoxo
... Penser à moi ??? J'imagine que le sujet était l'abus sexuel fait aux garçons, non ? Et les séquelles qui s'ensuivent...?
Merci, Jane, un beau commentaire comme celui-là, on en prendrait tous les jours :-)
intéressant comme sujet
Parfois difficile à vivre, très difficile. Mais grand merci pour le ( court ! ) commentaire :-)
J'ai retrouvé le fil pour te comprendre alors que j'étais noyé dans les flots de ta pensée, trop préoccupé je pense par les détails de mon histoire personnelle, sans douté noyé aussi dans mes contradictions.
Tu dis la vérité, en autant que faire se peut, et c'est ce qui me touche, car la vérité est universelle.
Dommage que tu ne fasses pas de boxe: «Varges-tu», des fois?
Rénald
De la boxe: l'idée n'aurait pas été mauvaise. Faute de coups portés, je cours, je force, je sue, et ça me fait souvent grand bien !
Je ne suis pas sûr, Rénald, de tout bien comprendre de ton message; mais ce que j'en comprends me fait très plaisir, évidemment.
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