dimanche 15 mai 2011

Horreur





Jusqu’à hier, c’était l’été, éblouissant, presque imaginé tant on a dû l’espérer longtemps; mais aujourd’hui, la réalité est à nouveau ce qu’elle est souvent, grise, morne, et malpropre. Et ce soir, je suis un réfugié chez moi; j’ai réchauffé un peu la maison, elle est tiède et silencieuse, elle me convient souvent quand elle est tranquille, quand j’ai peur et que je ne veux plus sortir. Dehors, c’est l’appréhension du pire, dehors, c’est l’horreur.

GrandCopain m’a appelé cet après-midi. Il a commencé par vérifier, avec insistance, et une précision aiguë dans ses questions, comment je me sentais, et si j’étais d’assez bonne humeur pour en entendre une bonne — une terrible. Puis, rapidement, il a déballé ce qui le bouleversait: « Moi, ça ne va pas du tout ». Ce qui se passe ? « Je viens d’apprendre que mon neveu ( un ado de 14 ans, en grand désarroi, suicidaire, en traitement depuis six mois chez un psychologue ) a porté plainte contre son oncle et son beau-frère pour abus sexuel; il a été violé, agressé, avec brutalité semble-t-il. C’est son psychologue qui l’a convaincu d’y aller, courageusement, d’une dénonciation en règle. Un des deux agresseurs a admis aussitôt sa culpabilité. L’autre, le beau-frère, nie tout; et il a la confiance de sa femme, K., la propre soeur aînée de la victime. » GrandCopain était en état de choc. Il avait besoin de parler. Il me connait, connait mon histoire, probablement autant que je la connais moi-même. Mais là, cet après-midi, il était égaré. « Comment des personnes peuvent-elles délibérément faire autant de mal, en sachant que ça peut marquer la victime pour la vie ? » Faut dire que ce sont des gens que je connais, moi aussi, puisque c’est de la famille de GrandCopain qu’il s’agit. « Ma famille est divisée. Il y a des ingérences qui vont dans tous les sens. Les principaux concernés sont non seulement proches parents, ils sont voisins immédiats. » Voisins immédiats, agresseurs connus, le scénario typique, effroyable.

GrandCopain est déchiré, partagé sur ce qu’il y a à faire, comme on l’est toujours, j’imagine, dans ces cas-là. Ma famille aussi s’est divisée, et il y en a même, plus jeunes que moi, qui ne me croient pas et m’ont tourné le dos. Je dis à GrandCopain: « Tu ne peux pas rester neutre; tu ne peux pas hésiter sur ce que tu peux faire, pour autant que tu te sentes assez intéressé pour penser faire quelque chose. Tu dois croire ton neveu, sans réserve, et te solidariser avec lui, avec ses parents, ton propre frère, qui est le père de ce jeune homme; tu imagines à quel point ils doivent se sentir coupables pour n’avoir pas su protéger leur fils ? Écris quelques lignes à sa mère, des lignes qu’elle pourrait, si elle le juge bon, faire lire à son fils. » GrandCopain m’a rétorqué: pourquoi qu’à la seule mère ? « Oui, t’as raison, évidemment, au père aussi; lui et son ex-femme n’ont, en ce moment, probablement jamais été aussi conjoints de toute leur vie... Écris juste quelques lignes, tu verras par leur réponse si tu peux en faire davantage. Mais assure-toi que ton texte ira jusqu’à ton neveu. Lui, c’est absolument certain, doit se questionner sur le « mal » qu’il vient de faire autour de lui; il doit être fragilisé comme jamais, frappé par la douleur des autres, les victimes collatérales, inévitables dans une affaire comme celle-là. Il a absolument besoin d’appui sans périphrases, sans réserve, un support entier, complet. »

GrandCopain m’a dit qu’il allait y réfléchir... Et je comprends son hésitation, parce que je sais, je sais parfaitement bien ce à quoi il pense, quand la nouvelle est démesurée, et qu'on a trop de peine: on souhaite n’avoir rien entendu; on souhaite que ce cauchemar ne soit pas vrai; on souhaite que ses proches, sa propre famille, soit irréprochable; on souhaite n’avoir aucune responsabilité à assumer là-dedans, soit pour se solidariser, soit pour se dissocier. C’est normal, GrandCopain. C’est toujours comme ça que ça se passe.

Sauf que, dans ces expériences, il n’y a pas de neutralité possible. La victime, un jeune homme qui a maintenant 14 ans, a droit à sa vie, et sa vie n’est possible que s’il reçoit un soutien rapide, complet, intelligent, et décriminalisant. Décriminalisant. C’est primordial. J’y tiens, à ce mot-là, parce que la victime, et il me semble l’avoir amplement démontré tout au long du récit de vie que je fais sur ce blogue, se sent toujours criminelle, à traîner, pieds et poings liés, devant un juge. Si l’on n’y prend garde, cette conviction infiltre l’identité entière de la victime, s’étend à grande allure dans toute sa personne, fige la pensée, noue les entrailles, les muscles, le sexe, et rend complètement impuissant. Parce que, la victimisation, c’est d’abord et avant tout l’impuissance. « Elle est partout dans votre histoire », me disait Péraldi. « C’est ce qu’on a compris, tu sais, dans les années 70, quand les soldats revenaient du Vietnam, troublés, peureux, phobiques, à jamais anéantis », m’avait dit Thomas Lebeau, dès la première entrevue que j’avais eue avec lui.

GrandCopain, fais quelque chose, aide ton neveu, rejoins-le, modestement, mais solidement, trouve les mots. Fais quelque chose, c’est urgent.

GrandCopain a voulu raccrocher, se vider l’esprit, pour le restant de la journée. Je voulais bouger, moi aussi. Je me suis habillé pour sortir sous la pluie. Je suis allé faire les courses nécessaires du week-end. J’étais d’abord assez fier de moi, de mon aplomb, même s’il pouvait sembler formel, impérieux même. Puis, au retour, je me suis mis à pleurer, malgré moi, sur la rue, gêné, pressant le pas; je me suis tellement astreint contenir ma peine que je m’en suis fait mal à la gorge, tant j’ai serré puissamment les muscles de mon cou. Je me disais: « J’ai tout inventé. Je suis un salaud. C’est moi le vicieux, qui parfois regarde de la porno, et qui ne pense qu’au sexe, comme si c’était la seule chose importante dans la vie, la seule qui justifiait de vivre pour vrai et de persister à vivre. » Je me suis rappelé avoir dit ça, dans ces mots-là, et souvent, à Thomas. Il savait de quoi je parlais. Des victimes d’agressions sexuelles, des deux sexes, il en a connues tout au long de sa vie professionnelle. Il sait la surexcitation sexuelle qui les imprègne, et qui parfois déborde dans des fantasmes solitaires à répétition, ou dans la trépidation des salles de jeu — argent et sexe, c’est étroitement lié, tout le monde sait ça.

GrandCopain, si tu le peux, sauve ton neveu ! C’est dur, je sais, c’est un contrat désagréable, mais, lui, ton neveu de 14 ans, il en a grand besoin.







19 critiques constructives:

Alcib a dit…

Je ne sais pas ce que je peux dire !
J'ai éclaté en larmes au deuxième paragraphe. J'ai pensé à toi, bien sûr, et à ce garçon... Les enfants sont fragiles, les adolescents tout autant, différemment.
Je comprends GrandCopain de vouloir que ce ne soit qu'un mauvais rêve, qu'il n'a rien entendu de cette histoire. Une histoire comme celle-là, c'est déjà révoltant, même si on ne connaît pas la victime ! C'est encore plus révoltant quand cela arrive à quelqu'un que l'on connaît, quelqu'un que l'on aime et qu'en plus les agresseurs sont des membres de la famille immédiate !
Je crois que tes conseils à GrandCopain sont très sages. Je suis certain qu'il sera d'accord.

J'espère qu'avec l'aide du psychologue et le soutien de ceux qui l'aiment, ce garçon s'en sortira la tête haute et bien solide pour la suite de sa vie.

Auteure anonyme a dit…

De tout cœur avec vous et je me permettrai un lien sur mon blog
http://viols-par-inceste.blogspot.com/
Parce que vous énoncez des vérités intimes que les femmes n'osent pas écrire.
Mon billet de ce matin en pensant à GrandCopain
http://resilience-autofiction.over-blog.fr/article-par-lionel-bailly-73861936.html

L'inscription de l'événement dans le psychisme d'un individu peut-il en affecter d'autres ? Le souvenir traumatique modifie-t-il ce qu'un individu transmet à la génération suivante ? Cette question d'importance au plan individuel peut prendre une importance cruciale lorsque les événements traumatiques concernent des populations. Le travail thérapeutique fait auprès des survivants des camps d'extermination nazis tend à montrer qu'alors même que ceux-ci ont évité de raconter à leurs descendants ce qu'ils avaient vécu, la personnalité et les choix existentiels de leurs enfants et petits enfants ont été influencés par des craintes, des croyances et des attitudes que l'on peut relier aux traumatismes extrêmes que leurs ascendants ont vécus (Zadje, 1993). Dans leur mémoire, quelque chose d'inscrit a été transmis aux générations suivantes.

RPL a dit…

À Alcib: J'espère que GrandCopain lira tes mots. Merci pour ton intelligence, ta sensibilité. Et merci de me lire, comme de juste !

À Auteure anonyme: C'est une grosse question que vous posez là. Je suis sûr, comme la psychanalyse actuelle le pense aussi, que les traumas, même cachés, se « transmettent ». L'exemple des enfants de survivants de camps de la mort est clair à souhait. Merci de me faire confiance au point de me lier à votre blogue. C'est loin de me laisser indifférent.

Anonyme a dit…

Troublant! Même si je ne connais pas ce jeune ado, je connais bien son oncle Grand Copain, et ça me touche beaucoup.Grand Copain, tu dois, comme te le dit RPL, laissé savoir a ton neveu que qu'il n'est pas seul; qu'il y a même plein de gens qu'il ne connais même pas, qui sont avec lui, qui sont fâchés comme lui,qui sont troublés comme lui.
Et toi, Grand Copain, tu dois savoir que tes amis sont là pour t'aider à aider.
M

RPL a dit…

À M: Grand merci ! Je suis sûr que GrandCopain sera réconforté par toute l'affection dont on l'entourera. :-)

Anonyme a dit…

Dans tout se que tu rencontres, ce qui me soulage le plus est de lire que le neveu de 14 ans voit un psychologue. Je n ai pas eu cette chance. J étais trop peureux-oops, je n étais pas
dans un environnement ou est ce que je me sentais capable de parler de l abus sexuel que je subissais de mon beau-frere. Et créer un environnement de confiance absolu est TOUJOURS la responsabilité du parent ou d un adulte concerné.

P

RPL a dit…

À P: Entièrement d'accord avec toi.

Cependant, je précise encore un élément: le neveu a 14 ans, mais les événements se sont produits bien avant ses 14 ans. Cependant, comme il allait au plus mal, ses parents ont dû faire quelque chose, évidemment. Et ça a été le psy, et... toute la suite.

Dans mon cas, j'ai vu un psy ( l'abbé Normandeau ) à 16 ans. C'était une initiative personnelle, que j'ai rigoureusement cachée à mes parents. Et pour cause...

Anonyme a dit…

Merci énormément a RPL dont la générosité fait abstraction de sa propore souffrance; et merci a Alcib, Anonyme, M et P pour ces belles marques de solidarité humaines. Ce que vous faites en réagissant ici fait une différence, a tout le moins pour moi qui vient d'apprendre cette histoire horrible. Vous réétablissez un peu d'équilibre dans mon monde secoué.
Grand Copain

RPL a dit…

Je suis content que ce petit texte puisse, un tout petit peu, faire une différence pour toi. Il y aura encore d'autres commentaires, je n'en doute pas. Courage - il t'en faudra. Et on pourra s'en reparler, au besoin.

Alcib a dit…

Pour GrandCopain : Je crois que tu es bien placé pour connaître le grand coeur et la générosité de RPL. Je crois me souvenir que tu as été depuis un bon moment un soutien important auprès de RPL ; il est bien placé pour savoir que tu auras maintenant besoin de son appui. Ceux qui connaissent et aiment RPL t'apporteront, au-delà du grand choc, leur soutien à travers lui. Du moins, c'est mon cas.

RPL a dit…

J'ai toujours pu compter sur GrandCopain, tu as parfaitement raison, Alcib. Et je crois qu'il peut tout autant compter sur moi. Et toi, comme souvent, tu es de coeur impeccable. Merci, Alcib.

Jane a dit…

Vos conseils pour ce GrandCopain sont salutaire. Et j'ajouterais être là pour son neveu quoique son neveu en dise. Car je le sais ado, on joue les indifférents, on a peur mais on veut un adulte se montre fort avec nous mais ça on le tais souvent.

RPL a dit…

Excellente observation. Ceci étant, je sais, par GrandCopain, que le neveu est déjà très entouré, et qu'il a, dans les circonstances, un excellent père. Merci, Jane.

RAnnieB a dit…

En espérant que ce jeune homme puisse trouver l'aide dont il a et aura besoin pour minimiser les cicatrices que ce crime, dont il a été victime, laissera.

Si ce drame m'attriste, l'idée que ses parents, qui selon ton récit semblent de bons parents aimants, n'aient pas su reconnaître les signes que ce jeune homme démontrait me terrorise.

À ta connaissance RPL, y-a-t-il des signes communs aux enfants abusés sexuellemnt à reconnaître ?

J'imagine que plus l'intervention d'aide est rapide, moins l'enfant souffre et souffrira de l'abus. Je me trompe peut-être.

Jane a dit…

Je suis contente de l'apprendre et j'ai beaucoup d'espoir pour ce garçon alors:)

RPL a dit…

à Annie: Ils ont vu suffisamment de signes pour l'envoyer consulter; mais ils n'ont pas perçu l'abus sexuel comme tel, et j'imagine qu'ils en sont détruits. Tu as totalement raison pour l'aide rapide. Quant aux signes... Habituellement, c'est de l'hypersexualisation, qui peut aller dans un sens ( tout est dégoût... ) ou dans l'autre ( y'a que le sexe qui soit un instrument de pouvoir et de valorisation, voire d'amour: du genre: «mieux vaut ça que rien»... ). Les deux sont souvent étroitement mélangé, d'ailleurs. Difficile à dire, donc, s'il y a des signes communs.

à Jane: Oui, probablement qu'il y a de l'espoir. Mais je sais qu'il a fait des tentatives de suicide. Le mal est donc déjà très profond. Je connais très bien son père, mieux que sa mère: et son père est un absolu chic type.

RPL a dit…

Manque un « s » dans mon commentaire ci-haut :-)

Anonyme a dit…

J'étais au resto, seule, et avant de retourner travailler hier soir, quand j'ai lu ton billet sur mon iPod. Je me suis mise à pleurer en silence mais je n'ai pas pu écrire tout de suite, l'endroit... le moment.

Aujourd'hui, je veux être solidaire profondément avec Grand Copain car je sais qu'il vit à travers cette histoire familiale, un véritable drame. Mais, je veux lui dire aussi que pour la victime, de savoir qu'il est cru, profondément et totalement de ses proches, c'est parmi tous les baumes sur ces plaies, l'un des plus importants à mon avis.

J'invite aussi Grand Copain à lui manifester son appui le plus rapidement possible et lui signifier peut-être aussi que son neveu a son écoute s'il en a besoin.

L.

RPL a dit…

À L: bien d'accord, encore une fois; je suis sûr que GrandCopain va lire tous les messages, et les apprécier sans réserve. Par ailleurs, c'est un garçon plein de jugement: je suis certain qu'il saura mesurer ce qu'il pourra faire de mieux.

Merci !