jeudi 19 mai 2011

Cafard



Source: http://www.techno-science.net/?onglet=news&news=5131




J’ai été triste toute la journée. Je suis à ce point vidé que je ne me sens pas capable d’écrire – ce qui devrait sagement m’amener à ne pas le faire. Et pourtant… Ça crie et ça hurle à l’intérieur de moi. Expression que j’utilise souvent, et encore hier soir, avec un ami que j’aime beaucoup, et qui m’interpellait beaucoup. ( … Et que j’ai certainement beaucoup harcelé par mes questions et mes sentiments : de tout cet amour inutile, qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?, disait Clémence. Mais rien à faire, je cherche toujours à grimper l’Everest, comme si tout en haut, peut-être… )

Ça crie et ça hurle, comme peut crier et hurler un tout petit enfant, de deux, trois ou quatre ans, parce qu’il a faim, qu’il souffre ou qu’il a peur.

Des vérités exceptionnelles que mon frère aîné a pu me dire, à l’arraché, souvent pour chercher à me confondre, il y a certainement celle-ci : les gestes sexuels qu’il a posés sur moi – masturbation, fellation, - ont commencé quand j’avais entre deux et quatre ans. J’ai pris conscience de ça dès les débuts de la psychanalyse, d’ailleurs, par le biais d’un rêve que Peraldi et moi avons appelé « le rêve des deux bébés ». On a fini par savoir par cœur ce que ce rêve racontait, il n’y avait qu’à rappeler le titre qu’on lui avait donné pour se le remettre en mémoire et dialoguer sur le sujet. Peraldi m’avait donné quelques pistes de compréhension : « Deux bébés, un plus gros que l’autre, ça veut dire plusieurs fois, pendant une assez longue période de temps ; c’est une façon très archaïque de mesurer et de compter, pour un enfant qui ne sait pas encore ce que sont ni le temps et ni les chiffres. »

Plusieurs fois, pendant une assez longue période de temps. Et l’enfant crie, hurle…

C’est l’âge, aussi, que j’avais, quand mon père m’a fait une fellation, la nuit, dans la cuisine, alors qu’il devait m’amener faire pipi… Une fellation ? Une nuit ? Deux bébés, l’un plus gros que l’autre, ça peut vouloir dire, aussi, deux personnes, deux voraces, deux violeurs, deux dangers, tous deux connus de l’enfant, pendant une assez longue période de temps. Connus et différenciés.

L’enfant ( que j'ai été ) s’est dénoncé lui-même, c’est évident, il a raconté, il a mis en scène ce qu’il a connu, avec qui il a reconnu les faits, et la métaphore a dû être furieusement explicite pour qui d’autre savait et ne voulait pas que ça se sache ; il a donc très vite appris à se taire, à un âge où un enfant apprend à parler, et parle normalement beaucoup. Il n’a pas encore l’âge de raison, et sait donc mal se censurer. La spontanéité d’un enfant est normale, me disait souvent Peraldi. Pour qu’un petit enfant dissimule, il faut qu’il ressente une peur incalculable, et d’autant plus effroyable que l’enfant ne sait ni compter, ni mesurer, et qu’il ne sait rien du monde, hors l’espace restreint où on l’attache, d’ailleurs, pour sa sécurité…

Je me suis certainement trahi moi-même, et, par le fait même, mis en péril. Et quelqu’un, une personne, peut-être deux, terrifié, s’est assuré que je me tairais à jamais.

C’est cette terreur de parler qui a surgi brusquement, à la fin de ma vingtaine, dans un moment où, clairement, et à nouveau, je construisais savamment une mise en scène dans le but, délibéré, de piéger quelqu’un et de raconter quelque chose. C’était plus fort que moi. Et c’était coloré de sadisme : je me servais de Sylvain, mon copain de l’époque, pour tenir le rôle de du bienheureux petit pervers – hasard de l’histoire, Sylvain étudiait à l’époque au Conservatoire d’art dramatique ! Sylvain est tombé dans le piège – il a baisé, pendant mon absence planifiée et prolongée, et plus d’une fois, avec qui je l’avais poussé à le faire. Le coup monté avait réussi. Le malheur est que Sylvain ne s’est absolument pas senti coupable, que la catharsis escomptée a passé son tour, et que l’horreur m’est revenue avec la vitesse d’un boomerang. Le petit pervers, et plus que jamais, c’était bien moi. Le récit de la manœuvre, après coup, m’a fait tellement peur, à moi et moi seul, que ma jeune sœur a dû, une nuit où je lui confiais ce que j’avais tramé, me couvrir de couvertures, tant je tremblais violemment. Sylvain dormait tranquillement, tout à côté.

C’est à cette époque, et suite à cette complication imprévue, que j’ai perdu rapidement l’usage même de la parole, puis de l’écriture, dans certaines circonstances, toujours les mêmes, où ce que j’allais dire ou écrire allait dévoiler, malgré moi, quelque chose d’interdit et de criminel, quelque chose qui s’était passé quand j’avais deux, trois ou quatre ans, quelque chose que je ne dissociais pas de mon intégrité physique, ni de ma survie. Quelque chose de terrible, mais de très enfantin, resté figée dans ma tête, hors du temps : quelque chose d’innommable, on comprend pourquoi. On appelle ça, trop commodément, des phobies, parce que jamais on actualise ces phobies, même la toute première fois que personne n’oublie jamais, sans en flairer toute la profondeur historique. De toute façon, une fois nommées, Peraldi ne s’intéressait plus à les définir comme une donnée psychiatrique. Le psychologisme ne l’intéressait pas du tout. Ce qu’il cherchait à me faire dire, ce qu’il voulait savoir, c’est de quoi j’avais si totalement peur. Bien sûr du sexe, bien sûr de la mort : ça venait de temps à autre, dans ses répliques, pour me bousculer un peu, je crois. « Qu’est-ce que vous voulez que ça soit d’autre ? » Sinon, je n’avais rien à dire de cette peur pire que pire, sans nom, une peur de tout petit enfant qui n’a que peu de mots, qui ne sait que mal se situer, qui se sait totalement dépendant, mais qui a compris, alors ça parfaitement, le châtiment pétrifiant qui allait s’abattre sur lui et l’anéantir s’il parlait, s’il mettait en scène ce qui s’était passé. À 30 ans, à 40 ans, j’étais encore, et à nouveau, absolument pétrifié.

Je ne sais toujours pas ce qui m’a si totalement terrifié. Bien sûr, je peux associer. Ma naissance, par exemple, peu souhaitée, difficile et presque meurtrière, que ma mère m’a racontée, avec un luxe de détails, autour de mes six ans. « J’aurais dû mourir là ! », que j’ai hurlé à l’entendre m’assassiner dans le fantasme qu’elle faisait à voix haute, ce soir-là. Peut-être se disait-elle : le maigrichon-qui-fait-honte, une fois parti, ce serait là une dépense de moins… Le vol de ma mère, aussi, sa culpabilité, ses larmes, la leçon de morale qu’elle m’a servie, sur le chemin du retour, et son invitation, explicite, au silence et à l’oubli. « On ne dit rien à papa, en rentrant à la maison… » Il y a de ça, dans mon silence et dans ma peur, c’est évident : quelqu’un, ma mère, m’a appris le silence, et a voulu me tuer. Et pourtant, ce n’est pas ça, qui est terriblement refoulé, et dont j’ai rêvé, parfois, comme de monstres sombres et gigantesques, coulissants, de type reptilien, écaillés, capables de me déchiqueter, ou de m’égorger sans âme et sans remords, et dont je sais l’existence dans les bas-fonds de nulle part. J’ai raconté ces rêves à Peraldi : ça ne nous menait nulle part, sinon à constater le symbolisme archaïque.

Qu’est-ce qu’on dit à un enfant de deux, trois ou quatre ans de ne pas faire, et de cacher ?

De quoi un enfant de deux, trois ou quatre ans va-t-il choisir d’avoir peur, en substitution de ce qui lui fait réellement peur, mais qu’il doit, absolument, c’est affaire de survie, ne jamais, jamais en interpréter le souvenir ? 




14 critiques constructives:

MacHeadCase a dit…

Mon beau Richard, comme tes souffrances sont immenses. Je ne peux même pas m'imaginer jusqu'où va la profondeur des trous dans ton âme.

Au delà du désir primaire et primitif de vengeance, comment recoller les morceaux d'une porcelaine brisée ? Je te souhaite toute la patience du monde, tout l'amour que tu dois te donner tendrement à toi même pour mener à bien cette guérison.

Regarde bien autour de toi, tu n'es plus seul, j'en suis certaine.

Je vais te laisser par DM sur Twitter mon adresse courriel si tu en as envie.

Et aussi, ton courage peut en inspirer d'autre à se relever la tête, ne l'oublie jamais.

RPL a dit…

Héhé ! : merci à toi, que j'adore... virtuellement, de me laisser un si beau message.

Je ne suis pas seul, sois-en certaine. C'est pas tout le monde qui « comprend » de la même manière, mais bon, dans la réalité des faits, je ne suis pas seul.

Je n'ai pas de désir de vengeance; pas du tout. Je n'ai qu'un désir de recoller la porcelaine, pour reprendre tes mots. C'est le combat de toute ma vie.

Merci, merci mille fois pour ta confiance.

Auteure anonyme a dit…

Le vol de ma mère, aussi, sa culpabilité, ses larmes, la leçon de morale qu’elle m’a servie, sur le chemin du retour, et son invitation, explicite, au silence et à l’oubli. « On ne dit rien à papa, en rentrant à la maison… »
J'aimerais comprendre : vol = viol ou pas ?

RPL a dit…

Le vol, bel et bien, et non le viol; j'ai raconté cette histoire de vol dans un billet précédent:

http://risquer.blogspot.com/2009/09/la-voleuse.html

J'ai même illustré ce billet avec une photo de la porte d'entrée du magasin où le petit drame s'est déroulé...

En m'invitant au silence, ma mère m'a appris le silence. C'est elle, d'abord, qui a mis le verrou.

Auteure anonyme a dit…

Merci, malheureusement en 2009 je ne savais pas que vous existiez et votre blogue est tellement dense que j'ai du mal à tout lire.
Pardon pour ne pas tout mettre en connexion.
Puis-je vous citez dans mon mémoire sur la mémoire ?
"En m'invitant au silence, ma mère m'a appris le silence. C'est elle, d'abord, qui a mis le verrou."

RPL a dit…

Ne vous en faites pas, même mes amis les plus proches me lisent peu, ou pas du tout ! Et je sais bien que mon blogue est dense, tout comme le votre, d'ailleurs :-)

Bien sûr que vous pouvez me citer. Ça me flatte !

Auteure anonyme a dit…

Que les proches ne nous lisent pas, c'est classique.
Faisons-nous toujours peur ?
Certainement.
Le grand amour de ma vie (situation d'emprise) que je déshabille dans mon prochain roman si j'arrive à le publier, n'a jamais rien lu et n'a cessé du haut de ses 3 phd de clamer qu'il comprenait tout. J'ai bien été obligée de lui dire : ça suffit ! tellement j'en avais assez d'être cocue, alors que je voulais restée avec lui. (Je sais maintenant que si je l'avais fait, je me serais suicidée).
Mon époux présent a jeté son dévolu sur moi alors que j'étais en ménage avec une copine depuis 4 ans. Pour être sûr de lui, il a appris par cœur le livre de l'Auteure obligatoirement anonyme, mais maintenant, il ne va absolument jamais sur les blogs. Il n'éprouve pas du tout le besoin de savoir que depuis 15 ans, j'ai beaucoup lu les vôtres et j'ai beaucoup appris, et que le suicide s'est éloigné grâce à vos écrits.

RPL a dit…

... « depuis 15 ans, j'ai beaucoup lu les vôtres et j'ai beaucoup appris, et que le suicide s'est éloigné grâce à vos écrits. »

C'est magnifique, ça ! Et c'est probablement pour la même raison que je lis et que j'écris.

Merci, de grand coeur :-)

Anonyme a dit…

Quel est donc l'incident qui déclenche, presque quotidiennement, ces attaques de terreurs immenses et fondamentales???

J'aimerais tant pouvoir prendre un peu de ta douleur afin de t'en soulager...

L.

RPL a dit…

Merci, mais tu as assez des tiennes, il me semble. Et ça ne va pas si mal aujourd'hui :-)

Jane a dit…

Ces souvenirs sont horrible... et les conséquences tragique malgré le fait qu'on soit toujours debout! On est fait fort.
xoxo

RPL a dit…

J'imagine, oui, qu'on est faits forts, Jane. Mais toi particulièrement, qui as des responsabilités familiales, oui, sans aucune doute, tu es faite forte, et tout en même temps pleine de douceur.

Je ne rêve plus. a dit…

"De tout cet amour inutile, qu’est-ce que tu veux que j’en fasse ?' Tu m'as écrit cette citation à un article publié sur mon blogue:) J'en me souvines et je souris! Celle-ci est très belle:)

RPL a dit…

En effet, c'est une belle citation :-)
C'est une surprise de te revoir sur mon blogue ! J'espère que tu te portes bien !